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Analyse - 27/05/2019

La LOM calme les appétits des GAFAM

La chronique de Bernard Jullien, Maître de Conférence à l'Université de Bordeaux et conseiller scientifique de la Chaire "Distribution & Services Automobiles" du Groupe Essca.

Au milieu de la multitude de mesures de portée variable qu’incorpore la désormais célèbre LOM, celle-ci propose, dans son Titre 2 qui entend créer un nouveau cadre juridique pour "réussir la révolution des nouvelles mobilités", trois articles (les articles 9, 10 et 11) qui concernent les "données de l’offre de mobilité" et "la possibilité pour toute personne, publique ou privée, de constituer su service multimodal de vente de service de transport ou de stationnement conventionnés ou organisés par la puissance publique, en rendant de droit l’accès aux services numériques de  vente et de réservation de déplacements concernés".

Il s’agit précise "l’exposé des motifs" qui a été soumis à la délibération du conseil des ministres de faciliter "le développement de nouveaux services et des nouvelles mobilités pour tous et sur tout le territoire" : selon la logique dite de la "Mobility as a service" (Maas), on entendrait donner aux opérateurs, qui doivent aujourd’hui se contenter de proposer des applications qui comparent selon divers critères des solutions multimodales de déplacement, la faculté d’aller jusqu’à fabriquer des services de billétique intégrés.

Les Echos nous indiquaient cette semaine que ces articles "inquiètent le monde du transport" en ce que certains opérateurs historiques risqueraient alors de se voir dépossédés du contact avec le client et l’usager au profit de ces fameux "intégrateurs" qui, via leurs "apps" deviendraient les interlocuteurs des ménages. Comme l’indique les Echos :
"Au 1er décembre 2021, date d'entrée en vigueur de cette disposition, Uber, Google ou Apple pourraient constituer des plates-formes vendant des tickets de métros RATP, l'accès aux VTC ou encore à tous les services de trottinettes en libre-service, sans que les intéressés puissent s'y opposer. Cette perspective a effrayé de nombreux acteurs, qui redoutent que les Gafa, grâce à leur force de frappe technique et commerciale, ne s'imposent rapidement et finissent par dicter leur loi aux opérateurs en captant une partie de leurs marges."

On comprend que cela n’enchante ni Transdev ou Keolis ni les collectivités qui en livrant leurs données perdraient le contrôle des flux multimodaux et devraient en quelque sorte laisser les algorithmes des GAFAM les orienter en faisant prévaloir des critères qui ne sont pas forcément ceux que le politique entend privilégier.

On sait par exemple que Waze se fiche éperdument de ce qu’en langage administratif on appelle la "qualification des voiries" lorsque, en calculant que cela fera gagner quelques minutes aux automobilistes, l’algorithme fait emprunter à des centaines d’entre eux d’étroites routes communales. On sait aussi que Google ou Uber ont bien l’ambition d’occuper une telle place en faisant éventuellement alliance avec quelques start-up qui pourraient espérer trouver plus vite une place sur les plateformes de ces "agrégateurs" là que sur ceux que tenteront de structurer en parallèle les acteurs publics et leurs délégataires historiques.

On imagine assez bien également que les GAFAM ou Uber proposeront plus volontiers leurs services aux populations des grandes villes et laisseront aux pouvoirs publics le soin de faire de même lorsque les densités baisseront.

Ceci n’a échappé ni aux sénateurs ni aux députés qui ont pu compter sur les grands acteurs des transports publics pour les briefer. Ils ont ainsi ajouté un certain nombre de clauses qui entendent éloigner le danger et laisser l’essentiel dans les mains des Autorités Organisatrices des Mobilités, des Régions qui les coiffent et de l'Autorité de régulation des activités ferroviaires et routières à qui sont dévolues de nouvelles mission de contrôle, de règlement des différends et de sanction en vue d’assurer la bonne mise en œuvre de l’accès au données.

Les militants du numérique et de la Maas verront là la trace d’une résistance des grandes bureaucraties publiques et privées française cimentées par le fameux "corps des ponts" qui privera la France et les français d’une indispensable capacité d’innovation. On peut aussi y voir le signe d’une vraie compétence et d’une réflexion conduite durant toutes ces dernières années qui a permis de "ne pas s’en laisser conter" par les GAFAM et la start-uposphère.

Pour prendre un exemple, dans un travail appelé Audacities conduit ces dernières années par des chercheurs en lien avec les collectivités territoriales et un certain nombre d’acteurs privés, la FING et l’IDDRI  se sont penchés sur la "Smart City". Ils ont défendu que sous couvert de ce vocable on assistait bien souvent à une espèce d’anarchie où l’on laissait proliférer dans les villes des initiatives sans cohérence. On lit ainsi dans le rapport final :
"Toutes les collectivités sont sommées d’être “innovantes” et “numériques”. Impératif qui peut conduire à prendre les solutions sur étagères et mène surtout à accepter un modèle dominant et monochrome de la startup et à une préemption du discours sur l’innovation. Cette célébration de la startup est d’autant plus paradoxale que nous assistons plutôt au triomphe progressif des grandes plateformes (Google, Amazon, Facebook, Baidu…), ayant acquis une position dominante dans le numérique et plus à même d’investir dans les nouvelles technologies prometteuses (IA notamment…) Il est urgent de se réapproprier l’innovation urbaine et pour cela les acteurs de la ville doivent davantage l’orienter, la questionner... Il ne s’agit pas d’une mise sous tutelle mais de recréer un lien entre les grandes questions qui se posent sur un territoire et les dynamiques d’innovation."  

Les débats parlementaires semblent indiquer que ce travail de réflexion critique et cet examen attentif des expériences conduites un peu partout dans le monde finissent par porter : à l’image de ce que l’on peut voir dans les grandes villes françaises avec les trottinettes électriques, il n’est pas très difficile de se convaincre en 2019 que, de la même manière que l’espace public doit être contrôlé par la puissance publique pour rester vivable, l’espace numérique et la Maas doit l’être également. Les innovateurs devront négocier leur place dans un écosystème que l’on préfère contrôlé par les politiques que nous élisons que par les géants du numérique.
Bernard Jullien

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Réactions

Quel est ce besoin d'imposer le "numérique" a des utilisateurs qui ne demandent rien ?
L'objectif serait-il le contrôle total des populations par Big Brother ??
;0)
Lucos, Le lundi 27 mai 2019

Surtout, les app n'investissent ni dans l'infrastructure ni dans les véhicules, et se moquent éperdument des frais annexes et des bilans carbones.
Un peu de régulation ne leur fera pas de mal, sinon c'est l'anarchie.
Arnaud C., Le lundi 27 mai 2019



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