16/07/2026
La Haine
Par Jean-Philippe Thery
Aujourd’hui, je vous parle d’un rageux qui s’est fait son film sur deux roues…
Ça fait 15 bonnes minutes que je suis bloqué.
Au moins la Lamborghini Revuelto rouge devant moi me fournit-elle un sujet de distraction bienvenu, malgré la banale berline qui s’est intercalée entre ses tuyères d’échappement façon fusée et le museau de ma Clio de loc. Ce qui ne m’empêche pas de distinguer les volutes de fumées blanche évacuées par des écopes de refroidissement transformées en cheminée alors que la belle commence à avoir des vapeurs. Il faut dire qu’une GT sportive trimballant un énorme V12 en position centrale arrière ne constitue pas exactement la meilleure des solutions de transport dans le trafic urbain à l’arrêt sous la canicule. Et j’imagine les sueurs froides -ou pas- dont le conducteur doit être l’objet en songeant à l’éventualité d’un incendie.
L’homme ne tarde d’ailleurs pas à basculer la portière gauche vers l’avant pour s’extirper de l’habitacle, avec une aisance surprenante compte-tenu du peu de centimètres qui le séparent du bus voisin, dont il aborde le chauffeur pour ce qui s’apparente à de brèves négociations. Quelques instants plus tard, alors que le flux de véhicules pare-chocs contre pare-chocs avance de quelques mètres, la supercar contourne par l’avant la navette qui la laisse s’échapper vers la gauche. Les feulements de la mécanique libérée prenant ses tours entre les changements de rapports indiquent que l’auto et son pilote battent prestement en retraite en repartant dans la direction opposée, manœuvre stratégique qui lui a sans doute évité l’immolation par les flammes.
Voilà qui démontre que les portières en ailes d’élytres typiques de la marque italienne ne constituent pas qu’un gimmick stylistique, et que les riches en voiture de riche ont eux aussi droit à la solidarité magnanime des professionnels de la route. Telles sont les réflexions de haute volée auxquelles je me livre à bord de ma petite Renault, histoire de tromper l’ennui qui me guette maintenant que l’objet de mes distractions s’est enfui. Je suis coincé sur le quai Jacques Chirac à quelques encablures du pont de l’Alma, derrière la voiture qui m’obstruait la vue de la Lambo. A ma droite, un autre bus, à ma gauche un Range Rover noir, tous deux menaçant l’intégrité de ma carrosserie par proximité.
J’entends soudainement qu’on frappe violemment sur le hayon. Par réflexe, je remets le pied sur le frein pour éviter de reculer par inadvertance, alors que celui de stationnement est engagé. Mais un coup d’œil rapide dans le rétro me confirme que je n’ai pas bougé d’un poil, et que l’auteur des violences dirigées contre mon véhicule est un cycliste visiblement furieux, dont je comprends qu’il m’intime brutalement de lui céder la place sur le champ. Je suis pourtant moi-même englué dans la marée de véhicules, et la méthode pour le moins cavalière par laquelle il me réclame le passage ne m’incite guère à lui offrir les 10 centimètres que je pourrais probablement grapiller vers l’avant, même si ça ne changerait probablement pas grand-chose.
Je laisse donc notre homme vitupérer tout seul sur sa monture aussi immobile que la mienne, l’ignorer me paraissant constituer la meilleure des non-réponses. Alors que rougeaud et suant, il continue de s’exalter en vain, je redouble d’attention pour le blog que j’étais en train de caster par infotainment interposé. Et je l’avais déjà presque oublié lorsqu’à la faveur d’un léger mouvement de la file de gauche, il parvient à s’infiltrer dans l’espace laissé plus ou moins libre entre le 4x4 britannique et le flanc de la Clio. Arrivé à ma hauteur, l’individu met à moitié pied à terre pour assener un grand coup sur la vitre du plat de la main.
Il y a 30 ans, Matthieu Kassovitz dévoilait "La Haine", film coup de feu sur fond de violence en périphérie. On y suivait en noir et blanc l’inéluctable débâcle de Vinz, Saïd et Hubert, peu joyeux trio ayant mis la main sur l’arme perdue par un policier au cours d’émeutes survenues la veille. Vinz (Vincent Cassel) projette d’en faire usage pour venger l’habitant du quartier entre la vie et la mort à la suite de la bavure commise par un inspecteur de police, laquelle a justement provoqué les affrontements. Malgré les palabres auxquels il se livrent constamment, le manque de communication entre les protagonistes est flagrant, Hubert échouant à convaincre Vinz de renoncer à son funeste projet pendant que Saïd tente de jouer les intermédiaires. Evidemment, tout ça finira mal.
Mais de nos jours, je crois bien que la haine s’est aussi déplacée vers le centre-ville.
Certes, je reconnais qu’un type à vélo qui frappe -même de toutes ses forces- une vitre de voiture, est aux violences de banlieue ce qu’un Suisse renversant une poubelle suite à la défaite de son équipe à la Coupe du Monde de Football est aux "commémorations" perpétrées par certains pseudo-supporters du PSG après sa victoire à la Ligue des champions. Pour ceux qui n’auraient pas la référence, le vieux même helvétique circule à nouveau en ligne depuis le 12 juillet dernier. Il n’en reste pas moins que le pratiquant d’une mobilité supposé douce qui a tapé à mon carreau fulminait visiblement de rage au simple motif que je conduisais un véhicule motorisé. Une haine qui n’avait rien de personnel puisque nous ne nous connaissions pas et que nous n’avons pas échangé un seul mot, et pas non plus justifié par mes actes puisque je n’ai précisément rien fait. Il faut donc en conclure à une espèce de détestation de catégorie, qui dans l’esprit surchauffé de notre batteur de verre se justifiait probablement par ma simple appartenance à la caste honnie des automobilistes.
S’il faut se garder de toute généralisation excessive, force est de reconnaître que le comportement récurrent d’un certain nombre de vélocipédistes -pas si urbains que ça- démontre clairement qu’ils se sentent "habilités à", ou "entitled" comme diraient nos amis britanniques. Griller les feux rouges, frôler les piétons, circuler sur les trottoirs ou même se jeter dans les ronds-points en jouant de sa fragilité comme une forme d’immunité à l’égard des véhicules motorisés constituent autant de comportements qu’il n’est guère difficile d’observer dans nos belles métropoles. On comprend dans ces conditions que l’agité du bocal qui a cru bon de s’attaquer à un véhicule -et sans doute indirectement aussi à celui qui le conduisait- n’a pas supporté l’idée qu’une automobile puisse entraver sa progression. Sans doute la conséquence d’années durant lesquels certaines "autorités" lui ont laissé à penser qu’il appartenait à une catégorie de citoyens moralement supérieure à ceux qui recourent à la motorisation individuelle.
Et c’est bien là que réside le problème. Parce que si les cyclistes et automobilistes n’ont malheureusement besoin de personne pour trouver entre eux des motifs de friction -de préférence purement verbale- il n’en reste pas moins que la haine de l’autre entre les différentes catégories de navetteurs ne relève pas de la génération spontanée, puisqu’elle a été soigneusement distillée par ceux de nos édiles qui y trouvent un intérêt. Pour ceux-là, construire une piste cyclable ne consiste pas simplement à réaliser un aménagement destiné à l’usage du vélo, mais surtout à récupérer une partie -si possible substantielle- d’un territoire automobile qu’ils rêvent d’anéantir totalement. Et peu importe si le chaos qui en résulte est préjudiciable à tous.
C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer. "Jusqu’ici tout va bien… jusqu’ici tout va bien… jusqu’ici tout va bien." En faisant réinterpréter par Hubert l’anecdote contée par Steeve McQueen incarnant le personnage de Vin dans Les Sept Mercenaires, Kassovitz a voulu illustrer par la métaphore la descente aux enfers d’une société et de ses banlieues. Il y ajoute d’ailleurs sa propre conclusion : "L’important, c’est pas la chute, c’est l’atterrissage."
J’ignore à quel étage du chaos urbain nous sommes parvenus. Mais ce qui me parait certain, c’est qu’une politique de la ville jouant sur les divisions quand elle ne les incite pas carrément, ne peut pas bien se finir. Ce qui m’effraie d’ailleurs rétrospectivement, c’est qu’après cet épisode et deux heures pour rentrer chez moi pour un trajet que j’accomplissais autrefois en trente ou quarante minutes, j’avais moi aussi la haine. Pas tant de l’idiot qui avait visiblement pris un coup de chaud avant de dispenser le sien sur une vitre, mais d’une ville qui m’est devenue hostile, et de ceux qui la dirigent sans autre vision que l’exécration de la bagnole.
Avec tout ça, pas sûr que je retourne de sitôt dans notre belle capitale. Mais si je n’ai pas le choix, rappelez-moi de laisser la Clio au garage.
(Et la Lambo aussi…)
La Haine a désormais rejoint le trafic (urbain)
Lamborghini Revuelto: épargnez-lui les bouchons (Crédit: Lamborghini)
L'IA ne comprend pas toujours la géographie, mais très bien les embouteillages
Les portes Lambo, très pratiques dans le trafic... (Crédit: Lamborghini)

