08/01/2026
Objets animés…
Par Jean-Philippe Thery
Aujourd’hui, je philosophe à propos d’un départ. Du moins, j’essaie…
"Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?"
Voilà une question qui dépasse assurément en notoriété l’interminable poème dans lequel Lamartine questionne de la sorte son patient lecteur. Mais du moins ce dernier trouvera-t-il en guise de récompense un semblant de réponse dans les 318 vers de "Milly ou la terre natale", publié en 1830 dans l’ouvrage intitulé Harmonies poétiques et religieuses, et dont les strophes nous rappellent que les objets quand bien même inertes, n’en sont pas moins le support d’émotions humaines par les souvenirs et liens affectifs qu’ils évoquent.
"Tout m’y parle une langue aux intimes accents
Dont les mots, entendus dans l’âme et dans les sens,
Sont des bruits, des parfums, des foudres, des orages,
Des rochers, des torrents, et ces douces images,
Et ces vieux souvenirs dormant au fond de nous,
Qu’un site nous conserve et qu’il nous rend plus doux."
Certes, les "objets" auxquels se réfèrent notre Alphonse sont de ceux qui dessinent les paysages et définissent les lieux, comme ces montagnes et vallons, saules, vieilles tours ou sentiers qu’il y mentionne par ailleurs. Lesquels lui rappellent en l’espèce la commune de Saône-et-Loire dont il était originaire, et qui ajouta son nom au sien dès 1902, histoire sans doute de distinguer Milly-Lamartine des trois municipalités homonymes n’ayant pas eu le privilège d’un natif aussi prestigieux. Mais extirpés de leur contexte littéraire, les célèbres vers interrogatifs évoquent indubitablement chez ceux qui les mentionnent ces objets du quotidien déclencheurs de réminiscence, façon madeleine de Proust.
Si je vous sers de romantiques couplets en guise de vœux pour cette nouvelle année, c’est que Karl s’en est allé vers une nouvelle vie. Ceux de mes patients lecteurs -qu’ils soient ici remerciés- qui accompagnent mes divagations automobiles depuis suffisamment longtemps auront probablement identifié le petit nom désignant la Mercedes C200K de 2006 -une série W203 pour les adeptes de code- qui m’a transporté depuis le 16 avril 2022. Même si cette dernière année l’a surtout vue fréquenter les profondeurs d’un garage en sous-sol, en raison du peu d’empressement que fut le mien à lui trouver une nouvelle famille d’accueil alors que je dispose d’une autre voiture, dont le reste de cette prose éclaircira sans doute les motifs.
Pour la dernière fois, j’ai nettoyé sa carrosserie, et aspiré son intérieur. Pour la dernière fois, j’ai fait le plein de carburant et complété le réservoir de lave-glace -avec une formule hivernale bien sûr- sans oublier de calibrer la pression de ses pneumatiques. Un ensemble d’attentions destinées à l’emmener vers son nouveau destin au mieux de sa forme, auxquelles je n’ai pas oublié d’ajouter sur le dernier trajet une ultime photographie, effectuée par un de ces appareils de bord de route, aussi médiocres par la qualité de leurs images qu’ils sont précis s’agissant de mesurer les mètres parcourus par seconde.
Un dernier flash "pour la route" donc, s’ajoutant aux flash-backs qui se manifestent inéluctablement quand des gestes pourtant banals constituent autant d’opportunités de séquences mémorielles lorsqu’effectués "pour la dernière fois". Je partage en effet avec Karl de nombreux souvenirs, dont le moindre ne fut pas le voyage effectué de nuit entre les capitales française et allemande, que je vous ai raconté en mars 2023 dans "Paris-Berlin pas express". Et c’est donc le chiffon à la main, alors que j’ôtais quelques poussières sur le haut de planche de bord que je me suis surpris à divaguer, au point de concevoir une nouvelle version de la question lamartinienne.
"Objets animés avez-vous donc une âme ?"
C’est qu’il y a quelque chose d’oxymoronique dans l’interrogation originelle du poète. L’étymologie nous rappelle en effet qu’animer provient du latin "animare", et qu’il signifie "donner du mouvement" autant qu’"insuffler la vie". Vivre, c’est donc bouger, se mouvoir. Et s’il n’est d’âme sans vie, et de vie sans mouvement, il n’est donc -transitivité oblige- d’âme sans mouvement. Or, si Lamartine nous suggère que nous avons le pouvoir d’inoculer la vie aux choses inanimées par la seule puissance évocatrice des univers associés aux souvenirs, qu’en est-il de ces objets animés que constituent les véhicules automobiles ? Nous est-il permis de penser que ceux-là, qui par essence (ou pas) se meuvent par eux-mêmes , possèderaient un supplément d’âme ?
Sans doute Henri Bergson, qui inaugura la formule dans "Les deux sources de la morale et de la religion" (1932) m’opposerait-il sur ce point une fin de non-recevoir, lui qui considérait la civilisation technique comme essentiellement matérielle et manquant de spiritualité, appelant en conséquence à un "supplément d’âme". A moins que, celui qui naquit -tiens donc- rue Lamartine à Paris, et qui privilégiait l’expérience vécue comme fondement de la connaissance, n’ait accepté de reconnaître que certains objets -particulièrement ceux qui génèrent le mouvement- ne puissent transcender leur matérialité en disposant d’une forme d’âme. Rassurez-vous néanmoins puisque je m’en tiendrai là, ayant bien conscience de m’aventurer sur un terrain que je ne maitrise pas…
Je doute d’ailleurs que Stevan et Nemanja aient été turlupinés par ce genre d’interrogation alors qu’ils recherchaient une voiture. Il n’en reste pas moins que c’est aux deux jeunes frères qu’il appartiendra désormais de tailler la route avec Karl, et surtout de se construire le genre de souvenirs que seule la première auto est capable de vous procurer, du moins quand ils auront obtenu dans quelques mois l’indispensable "Führerschein". Voilà un destin pour le moins amusant pour une voiture qui fut acquise neuve par une dame d’un âge certain, avant d’atterrir dans les mains d’un cinquantenaire d’outre-Rhin, mais dans le sens de "jenseits des Rheins" comme on dit ici. Une espèce de rajeunissement pour une presque Youngtimer en pleine forme, qui n’a même pas franchi le cap symbolique des 100.000 bornes.
Et ce n’est donc pas sans raison que j’ai été particulièrement heureux de remettre les clés de Karl à ces deux-là. Un objet automobile que j’ai tardé à vendre, sans doute parce c’est un destin que je lui cherchais véritablement plutôt qu’un acquéreur (ou même plusieurs). Parce que, quoiqu’en auraient pensé Bergson ou Lamartine, je suis convaincu que les objets -animés ou non- ont bel et bien une âme.
Celle que nous leur donnons.
Milly-Lamartine, dans la Saône-et-Loire
Henri Bergson aurait-il reconnu un supplément d'âme à Karl?
Allez, une dernière photo de Karl, en attendant son portrait "officiel"

