05/11/2026
Bad buzzer
Par Jean-Philippe Thery
Aujourd’hui, je vous parle d’une auto qui fait "Zip" quand elle roule, "Bap" quand elle tourne et "Brrr" quand elle marche…mais qui n’a malheureusement rien d’extraordinaire.
Rarement voiture ne m’aura autant irrité.
En chemin pour connaître enfin ma ville natale, dont j’étais jusque-là sorti sans jamais m’y rendre, les routes virevoltantes du Dauphiné m’avait pourtant laissé entrevoir à son volant des prestations dynamiques plus qu’honnêtes. Sans aucune prétention à la sportivité, la base roulante s’y est en effet révélée convaincante, bien que desservie par une direction guère plus communicative que celle de l’administration fiscale. Quant au trois-cylindres hybridé de service, il a "fait le job" avec 110 chevaux légèrement électrifiés pas trop fainéants, correctement servis par une boite automatique sans aspérité. Le tout dans un confort constituant sans doute le principal avantage compétitif du modèle, même si ma tendre moitié s’est montré moyennement convaincue par le siège passager.
Seulement voilà, l’engin m’a rappelé le "jouet extraordinaire" chanté en son temps par Claude François, dont les jeunots de ma génération auront capté l’allusion dans le chapô de ce papier. Le tube lancé pour Noël 1965 par l’idole des yé-yé était en fait la reprise de "The marvelous toy" écrit outre-Atlantique par Tom Paxton, avec une traduction collant de près au texte original. Une ritournelle qui m’a personnellement toujours agacé, autant sans doute que le joujou auquel elle rend un hommage, cauchemar de tous les jeunes parents redoutant qu’un ami plus ou moins bien intentionné l’offre au petit dernier. Autant vous dire qu’en ce qui me concerne, la référence n’a rien de flatteur, comme pour tout ceux qui trouvent ce genre d’objet extraordinaire…ment casse-pied, pour rester dans un registre lexical acceptable.
Pour revenir à notre mouton automobile, ça s’est manifesté dès les premiers kilomètres. Alors qu’elle et moi apprenions tout juste à nous connaître, celle-ci n’a en effet rien trouvé de mieux que d’afficher dans le combiné instrumentation l’icône simpliste d’un œil somnolent, suggérant que je ferais mieux de m’arrêter pour prendre quelque repos. Certes, le siège en classe éco du vol low-cost pris tôt le matin même ne m’avait pas autorisé de sommeil compensatoire, et je sais bien que depuis juillet, les voitures vendues neuves dans l’UE doivent disposer de l’ADDW (Advanced Driver Distraction Warning), par la grâce du GSR2 (General Safety Regulation). Mais tout de même : j’ai trouvé la remarque particulièrement désagréable de la part d’une auto qui ne me connaissait pas. Je soupçonne d’ailleurs cette dernière d’être pourvue d’un capteur d’injures, puisque la bordée de celles que je lui ai copieusement servie à cette occasion l’a visiblement dissuadée de recommencer. Il n’en reste pas moins que j’ai passé le reste du voyage à éviter de me gratter le nez, persuadé que la caméra probablement hébergée par la vilaine protubérance émergeant derrière le moyeu du volant me vaudrait de me le voir reprocher…
Ne croyez pas pour autant que les softwares embarqués m’ont épargné les avertissements de tout poil, le moins énervant d’entre eux n’étant sans doute pas celui qui m’enjoignit à plusieurs reprises de ne pas actionner simultanément les pédales de frein et d’accélérateur. J’ai certes pour habitude de freiner du pied gauche sur les voitures équipées de boite auto, même si je ne prétends pas imiter les pilotes de rallye finlandais qui jouent subtilement de la pédale des gaz lors des freinages pour mieux positionner leur auto dans les courbes. La vérité beaucoup moins flatteuse réside sans doute dans un léger « overlap » dans le passage de l’une à l’autre, suffisante pour exciter un cafteur électronique et m’admonester comme si je participai pour la toute première fois au briefing d’une session de kart de location. Mais le plus sidérant dans cette affaire est probablement qu’un ingénieur a pris en compte ce genre de scénario, témoignant du peu de considération dont jouissent parfois au sein des bureaux d’étude, des clients pas si finaux.
Pire encore, je crois bien avoir détecté dans mon auto d’emprunt un inquiétant trouble de la personnalité, celle-ci m’ayant à plusieurs reprises sommé de "reprendre le contrôle" alors que j’évoluai sur voie rapide. Les experts parmi vous s’imagineront sans doute que j’était conduit par l’un des rares modèles de série disposant du niveau L3 SAE d’autonomie (Mercedes Classe S, BMW Série 7 ou Honda Legend Hybrid EX). En rappelant que l’automatisation conditionnelle L3 correspond au stage où le véhicule prend en charge toutes les tâches de conduite dans des conditions spécifiques, permettant au conducteur de détourner son attention de la route tout en devant être prêt à reprendre le contrôle dès que le système le demande. Mais rien de tout cela, puisque si mon auto se rêvait autonome, elle se contentait en fait de déconnecter le régulateur de vitesse adaptatif en provoquant une perte soudaine de vitesse non sollicitée, d’autant plus ennuyeuse quand elle se produit sur une file de gauche très fréquentée.
Je me suis évidemment demandé quelle puce l’avait piquée pour agir de la sorte. Et je n’ai pu m’empêcher de faire le lien avec les indications de limitations de vitesse pour le moins fantaisistes dont elle m’a gratifié à plusieurs reprises. Si même les responsables politiques les plus anti-bagnoles n’ont pas encore osé le 30 km/h sur autoroute, "mon" auto l’a fait à plusieurs reprises, ce qui m’a valu des sueurs froides rétrospectives en imaginant ce qui aurait pu se passer si j’avais enclenché le régulateur de vitesse « intelligent » au moment précis où le capteur divaguait. Et je me demande encore si ce genre d’occurrence fantaisiste est à mettre sur le compte de l’auto, ou d’un environnement routier français de plus en plus illisible à force d’overdose de sollicitations visuelles, considérant que ma voiture habituelle ne démontre pas ce type de schizophrénie dans le contexte berlinois. Au passage, et puisque nous en sommes aux messages d’alerte, j’ai volontairement choisi d’ignorer ceux m’informant d’un grave dysfonctionnement du système de freinage. Un choix validé par l’attitude du réceptionnaire de l’agence de loc à qui je l’ai signalé lors de la restitution, qui n’a pas paru le moins du monde ému par cette information de la plus haute importance.
Si au moins tout ça s’était déroulé en silence. Mais chacun de ces épisodes fut accompagné de bruitages plus horripilants les uns que les autres entre sonneries, buzz, bip bips et autres sirènes du port d’Alexandrie, aux fréquences visant ostensiblement à stimuler l’amygdale, le cortex préfrontal, ou toutes autres zones cérébrales génératrice d’anxiété. Des alertes sonores punitives qui se sont également manifestées en des circonstances qui me semblaient jusqu’ici des plus banales, comme lorsque j’ai ouvert la portière conducteur en manœuvre à toute petite vitesse pour aligner l’auto le long de lignes blanches peintes au sol. Ou pour être sorti de l’habitacle moteur tournant avec le sélecteur de vitesse sur la position «P » désignant en principe la position « Parking », sans avoir au préalable actionné le frein supposé automatique de… parking.
Et comme si ça ne suffisait pas, la manip permettant de désactiver l’ISA (Intelligence Speed Assist) -autrement dit le bidule qui bipe aussitôt franchie la vitesse limite- m’imposait à chaque démarrage de décocher une case sur l’écran tactile après avoir ouvert le menu idoine. Itou pour le « lane assist », qui impose de surcroit une étape de confirmation. Et comme j’oubliai évidemment de le faire dans 80% des cas, il ne me restait plus qu’à tripatouiller le bidule en mouvement, en quittant évidemment la route des yeux. Ajoutez à cela une réplication de l’écran de navigation qui sautait à chaque faiblesse du signal GPS ou l’appui long sur le bouton de démarrage nécessaire à la mise en marche ou à l’arrêt de la salle des machines et vous comprendrez que j’étais content de rendre l’engin au bout d’une semaine de location…
Si vous m’avez lu jusqu’ici pour connaître enfin les marque et modèle de l’objet, je crains que vous ne soyez déçu, parce que je ne les révèlerai pas. Non seulement parce que j’aime bien la marque concernée, mais surtout parce qu’il serait sans doute injuste de pointer un doigt accusateur sur telle ou telle auto, alors que bonne partie des raisons qui me l’ont rendu exaspérante concerne probablement toutes les voitures neuves disponibles à la vente. Certes, la mise en œuvre des dispositions légales récentes relève de la responsabilité de chaque constructeur, et certaines des solutions adoptées s’avèrent plus heureuses que d’autres. Mais il me semble surtout qu’à force de vouloir nous protéger comme des enfants, le législateur jamais en manque d’imagination et généralement atteint de "légistatite aiguë" a fini par faire ressembler nos autos à l’un de ces jouets plus irritant qu’extraordinaire.
Ne voyez pas dans pourtant pas dans cette chronique une ode au bon vieux temps révolu. Mais j’apprécierais que les nouvelles possibilités offertes par le progrès technologique soient employées autrement qu’à m’indiquer quand je dois m’arrêter prendre un café ou tourner le volant à ma place.
Et surtout, qu’elles nous épargnent les "Zip", "Bap" ou "Brrr", n’en déplaise aux fans de Claude François.
Ainsi l'IA imagine-t-elle le jouet extraordinaire de Clo-clo
La ritournelle noëlique de Claude
Tom Paxton, en 1976 (Crédit: State Library and Archives of Florida)
La Mairie de ma ville natale. L'un de vous saura-t-il l'identifier ? (Crédit: le site de ma ville natale)
