29/10/2026
Nez au rétro
Par Jean-Philippe Thery
C’est une chronique au futur antérieur que je vous propose aujourd’hui. A moins qu’il ne soit question de passé ultérieur…
Elle est vraiment trop chouette cette nouvelle Deuche, vous ne trouvez pas ?
Il faut dire que celle qui fut la vedette du dernier Mondial de l’Automobile de Paris a été ostensiblement dessinée pour nous faire plaisir. Car bien que Citroën se défende par communiqué de presse interposé d’avoir voulu "refaire une 2CV", c’est pourtant très exactement ce que les équipes du design de Citroën ont accompli. Tous les ingrédients de l’iconique populaire sont là, entre la silhouette rondouillarde reconnaissable entre mille, des feux avant protubérants évoquant à la fois les projecteurs ronds d’origine et leurs substituts rectangulaires apparus en 1974, le capot 17 fois nervuré (contre 23 pour le tout premier modèle), des parechocs faussement proéminents accolés au bouclier, des roues tôles au dessin évocateur voulant paraître plus petites que leurs 18 pouces, la prise d’air apparente à la base du parebrise, ou encore les répétiteurs petit formats sur le haut des panneaux de custode. Si Prévert devait célébrer la Deux Pattes de nos jours, sans doute celui qui célébra les grèves de l’usine de Javel en 1933 dans un chœur parlé intitulé "Citroën" ne s’y prendrait-il pas autrement qu’avec une de ces listes dont il avait le secret…
Et de fait, cette nouvelle mouture de la 2CV nous réjouit mais ne nous étonne guère. Du moins quand on la contemple de l’extérieur puisque l’habitacle nous réserve quelques surprises sous la forme de ces clins d’œil humoristiques dont les designers automobiles raffolent depuis qu’ils sont apparus sur la quatrième génération de la Corvette, que l’on qualifie d’"œufs de Pâques". Littéralement s’agissant de la petite Citroën, puisqu’un compartiment situé en bas de portière côté passager permet d’emporter une demi-douzaine d’entre œufs, comme une allusion on peut plus claire au cahier des charges originel du modèle. Ce dernier stipulait en effet qu’en plus de transporter quatre paysans et 50 Kg de pommes de terre, la TPV ("Toute Petite Voiture") de la marque devait également être capable de traverser un champ labouré avec un panier d’œufs sur la banquette arrière sans que ces derniers ne tournent à l’omelette.
S’y ajoute un pédalier "fabuleux" à la Jean de la Fontaine, montrant une tortue stylisée sur la commande de freins, alors qu’un lièvre lancé à pleine vitesse incite le conducteur à presser l’accélérateur tout en maintenant fermement un volant évidemment monobranche. Les banquettes exhibent leur structure tubulaire dont il n’est pas certain qu’elle subsistera en l’état sur le futur modèle de série, lequel devra ajouter au rembourrage nettement plus généreux que celui d’époque des appuie-têtes qu’on souhaite le moins disgracieux possible. Quant à la commande de transmission -réduite à sa plus simple expression s’agissant d’une voiture électrique- elle émerge non pas de la planche de bord, mais d’un gros "satellite" accolé à la droite de la colonne de direction. Juste en dessous, c’est un panier amovible façon osier qui fait office de console centrale, qu’on imagine volontiers abriter quelques jambon-beurre et une bouteille de rouge pour les pique-niques franchouillards en bord de route.
Mais la 2CV Concept -c’est son appellation officielle- ne tenait pas salon toute seule à Paris, puisqu’en dehors de sa déclinaison fourgonnette faisant les optiques doux aux professionnels, celle-ci a débarqué Porte de Versailles avec cinq copines de chez Stellantis. A commencer par le coupé Alfa-Romeo Cuerorosso dont je vous ferai grâce de traduire le nom, et dont l’aguicheuse carrosserie emprunte à la silhouette de la 33 Stradale, au postérieur de la 8C Competizione, et même au monogramme de la 1750 Berlina avec un poids annoncé de… 1.750 Kg !
Toujours en Italie, le célèbre Multipla de Fiat gagne un "y", les modèles de 1956 et 1998 ayant inspiré non seulement le look du Multiplay, mais aussi sa carrosserie modulable dont l’arrière coulissant transforme le crossover familial en pickup. A l’intérieur, les sièges occupent trois rangées dans une configuration "6+1" et disposent de fonctionnalités permettant de s’adapter individuellement au profil des passagers, y compris les enfants et les canidés.
De notre côté des Alpes cette fois, la DS F3VER revient à la carrosserie hatchback de la DS3 originelle lancée en 2009, en abandonnant une SUVisation n’ayant guère réussi à l’AirCross qui lui succéda sans brio. Pas d’états d’âmes en revanche pour Peugeot qui avec une spectaculaire RCZ Vision, réexhume l’esprit du coupé disparu depuis 2015, pourvu d’un volant "Hypersquare" qui n’en finit pas de réinventer la roue, puisque déjà vu il y a 4 ans sur le show car "Inception". Enfin, c’est l’idée même de break qu’Opel tente de réinterpréter avec la STX Concept, l’influence des Olympia Rekord et Kadett dans leur déclinaison Karavan auxquelles fait référence la marque au blitz semblant toutefois plus intellectualisante que stylistique.
Bref, le Monsieur de chez Stellantis avait quelque chose à nous dire.
Il faut dire qu’après les inquiétudes suscitées par le déplacement du centre de décisions de Poissy vers Detroit, le groupe italo-américain -à moins que ce ne soit l’inverse- se devait de donner des gages à la vieille Europe. Paris valant bien une foire -ou "Messe" comme dirait nos amis allemands- l’offensive de charme lancée sur le salon suivait les annonces de son CEO Antonio Filosa, l’italo-brésilien ayant promis de maintenir les 12 usines françaises du groupe en activité et la production de la future 2CV de série sur le continent, même si on a depuis appris que ce sera en Italie. Mais la présence des six show cars fortement chargés en ADN, recourant au même stratagème mémoriel que le groupe Renault qui exposait ses propres remakes de l’Espace, de l’Alpine A310 et de la 8 Gordini sur un stand voisin convoyait également un autre message, pas même filigrané. Autrement dit que les marques historiques disposent précisément d’une histoire, laquelle fait évidemment défaut à la vingtaine de marques chinoises venues en force dans notre belle capitale.
Au fait, elle ne vous évoque rien cette 2CV Concept ? Les jeunes de mon âge se rappelleront sans aucun doute la VW Concept One présentée à Detroit en 1994, annonciatrice de la New Beetle. Une référence pas qu’heureuse puisque la pionnière du style néorétro a tiré sa révérence en 2019, la deuxième génération n’ayant pas été remplacée. Quant aux Chrysler PT-Cruiser, Chevrolet SSR, Nissan S-Cargo et plus récemment Opel Adam, ceux-ci n’eurent pas même droit à une deuxième itération avant de disparaitre des showrooms. En contrepartie, le néorétro des années 90 et 2000 nous à légué les nouvelles Mini et Fiat 500 autour desquelles se sont développée une gamme complète de modèles, alors que les Ford Mustang et Camaro s’y sont ralliées à partir de leur 5e génération, respectivement en 2005 et 2010.
Quoiqu’il en soit, la tendance semblait devoir s’éteindre progressivement avant que la propulsion électrique ne lui redonne un coup de fouet, comme une façon de rassurer ceux qui effectuent leur transition énergétique par une référence connue et rassurante. Renault en tête qui a mis pas moins de trois modèles à la rue, entre Twingo, et les 4 et 5 revisitées. Itou chez Fiat avec la Grande Panda, alors que Volkswagen a ressuscité le Transporter avec l’ID.Buzz. Mais comme rien n’est décidément simple, on actionne également le ressort nostalgique peu après que le constructeur au losange a annoncé mettre un terme au lancement de modèles inspirés de son histoire, afin de ne pas s’enfermer dans un modèle passéiste. De quoi se demander si le groupe aux 14 marques n’arrive pas après la bataille, à moins qu’il ne prenne le relais d’un néorétro en pleine résurgence.
J’en suis le premier surpris mais si en bien des domaines en dehors de l’automobile, le retour au passé est considéré comme parfaitement légitime. Ainsi l’esthétique des années 50 –"vintage" diront les marketeux- a elle effectué un retour triomphant dans l’électroménager depuis les années 2000, avec des réfrigérateurs que ne renierait pas la marque Frigidaire, aujourd’hui quasiment disparue après être devenue l’antonomase de la catégorie. Chacun sait que la mode vestimentaire ne cesse de recycler et revisiter les références d’un passé plus ou moins lointain, alors qu’il y a longtemps -vers la fin du XVIIIe siècle précisément- que l’architecture a puisé dans les références antiques avec le néoclassicisme, avant de remettre le gothique au goût du jour au XIXe. Alors pourquoi pas l’automobile ?
Le paradoxe du néorétro appliqué à la locomotion individuelle, c’est que si les modèles dont s’inspirent ses représentants avait connu une descendance continue jusqu’à nos jours, leur dernière itération aurait sans aucun doute affiché un aspect très différent de leur interprétation la plus récente. Essayez par exemple d’imaginer à quoi ressemblerait la 9e ou 10e génération de la Renault 4 si celle-ci n’avait jamais cessé d’exister. A l’inverse, en admettant que la Golf 1 n’ait pas eu de descendance, on peut supposer que son pastiche réalisé de nos jours, s’inspirant des lignes cunéiformes dessinées par Giugiaro n’aurait rien en commun avec la 8ème génération qu’on lui connait.
Tout ça pour vous dire que je ne puis m’empêcher de me demander si c’est vraiment une bonne idée d’avoir le nez au rétro quand on dessine un modèle futur. En même temps, si je devais choisir une électrique pour mon garage, j’opterais sans doute pour l’Alpine A290.
Et puis, elle est vraiment trop chouette cette nouvelle Deuche, n’est-ce pas ?
L'initiatrice du néorétro (Crédit: VW)
Chez Citroën, on ne met pas les oeufs dans le panier, mais dans la portière (Crédit: Citroën)
Alfa Cuorerosso. Comment dit-on "sex on wheels" en italien? (Crédit: Alfa-Romeo)
Le RCZ revient chez Peugeot (Crédit: Peugeot)
La "Gorduche" est de retour ! (Crédit: Renault)
Et si le futur, c'était de nouveau l'Espace ? (Crédit: Renault)
