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12/03/2026

Titine is watching you

Par Jean-Philippe Thery

Titine is watching you
Elle n'a pas l'air comme ça, mais elle me surveille (Crédit: BMW)

Aujourd’hui, je vous parle de voitures à l’écoute. Mais de quoi ?

En Allemagne, c’est le BDSG qui veille à l’application du RGPD.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le Bundesdatenschutzgesetz -Loi Fédérale sur la Protection des données- ne rigole pas avec la mise en œuvre du Règlement Général sur la Protection des données. En bien des domaines, le texte allemand renforce en effet les dispositions votées par le parlement européen, entrées en vigueur le 25 mai 2018. Une rigueur en phase avec la société allemande dont les citoyens sont très à cheval sur le respect de leurs informations personnelles, la Bundesbank nous rappelant par exemple qu’en 2023, 51% des paiements y ont été effectués en liquide, choix principalement motivé par un désir d’anonymat. Les administrations et nombre d’entreprises recourent encore à la correspondance papier jugée plus sûre que le courriel, et dans un autre genre, ma chère et tendre a dû récemment effacer une vidéo réalisée dans une chocolaterie munichoise, à la demande d’une vendeuse qui y apparaissait subrepticement. 

Rappelons à ceux qui seraient tentés d’invoquer la paranoïa que cette sensibilité trouve ses racines dans la période la plus sombre de l’histoire du pays, quand un individu dont je tairai le nom y installa un régime peu regardant sur la privacité de ses concitoyens. Sans compter qu’un bon quart de la population en reprit pour quelques décennies de surveillance individuelle, à une échelle dont le musée de la Stasi -à 10 minutes de chez moi- rend compte mieux que n’importe quel livre d’histoire. Situé à l’emplacement même où officiait le Ministerium für Staatssicherheit de sinistre mémoire, celui-ci nous rappelle ce qu’est une dictature, une vraie, pas celle à laquelle crient les rigolos de réseaux sociaux, semblant ignorer que dans un régime totalitaire, leurs posts seraient suivis de vigoureux coups de sonnette à la porte d’entrée. Quant à ceux qui n’auraient pas prévu de se rendre de sitôt dans la capitale allemande, on ne peut que leur recommander de voir ou revoir "La vie des autres" réalisé en 2006 par Florian Henckel von Donnersmarck.

Je sais, le sujet n’est pas des plus légers, même si je le suis plutôt s’agissant de mes données personnelles, peut-être par inconscience et sans doute aussi pour être né au bon endroit et au bon moment. Certes pas au point de laisser le code de ma carte bancaire sur un post-it collé au portefeuille comme le faisait ma grand-mère, que j’utilise néanmoins (la carte, pas la grand-mère) pour régler à peu près tout ce que j’achète, dont une bonne partie en ligne. Je n’ai pas désactivé la géolocalisation sur mes différents appareils électroniques, et je laisse régulièrement des photos souvenir de ma pomme au volant aux autorités locales des lieux que je traverse. Mais comme je mène une vie d’une affligeante banalité, je doute avoir jamais suscité l’intérêt pour ma modeste personne d’agences comme le BfV Allemand, l’ALBIN Brésilienne ou nos DGSI/DGSE nationales. Et quand bien même ce petit monde -sans doute par erreur- se décidait avec mon banquier à éplucher mes comptes, tout juste auraient-ils à se mettre sous la dent une étrange propension à accumuler des boites contanant de petites voitures en plastoc à monter, dont il me faut pourtant avouer que certaines proviennent de destinations exotiques.

Il n’empêche qu’en apportant ma BMW l’autre jour à la succursale de Berlin Est, je ne faisais pas le malin. Ayant négligemment ignoré les messages de rappel reçus depuis novembre dernier, j’avais en effet deux mois de retard pour sa première révision, ce qui m’a valu de sa part un véritable bullying électronique qui n’a eu cesse de s’intensifier. Si les premiers avis étaient plutôt aimables, j’ai eu droit depuis un mois à un buzzer électronique culpabilisant à chaque mise en route, précédent celui me signalant que la température est descendue sous les 3 degrés Celsius, quand je n’avais pas droit à la troisième couche pour avoir laissé moins de 90 km de carburant dans le réservoir. Et comme si ça ne suffisait pas, l’instrumentation s’est fait le relais d’un message inquiétant au sujet des freins arrière, avant de relayer une alerte carrément flippante à propos de "motoröl" le weekend précédent mon rendez-vous à l’atelier.

Ayant effectué le trajet jusqu’à la concession en mode "Eco Plus" et sans dépasser les 2.000 tr/min, je n’ai heureusement coulé aucune des quatre bielles. Mais c’est quand même tout penaud que je me suis pointé avec une demi-heure d’avance, comme pour compenser l’image de je-m’en-foutiste que n’allait pas manquer de donner de moi la maltraitance infligée à une mécanique de haute performance, développant ses plus de 150 pferdestärke au litre. A ma grande surprise pourtant, les justifications que je crus bon de bafouiller en anglais, invoquant le mois de janvier passé au Brésil puis les 4 semaines de délai pour obtenir le rendez-vous à l’atelier ne semblèrent guère intéresser mon interlocuteur. "C’est une chouette auto que vous avez là", me répondit-il, ce qui ne manqua pas de me rassurer : entre amateurs, ça ne pouvait que bien se passer.

Mais ça, c’était avant que l’homme de l’art ne sorte sa tablette, sur l’écran de laquelle je vis défiler mon "pédigrée". Et si je fus soulagé d’apprendre que l’injonction sur l’huile moteur enjoignait simplement de la changer sans rien mentionner de son niveau, les 400 km de "reste à freiner" des plaquettes arrière contre 4.200 pour les collègues du train avant me valurent une question un tant soit peu inquisitrice, quoique formulée avec diplomatie, visant à savoir si je sollicitais régulièrement les performances de mon auto. Et je crois bien avoir regardé la pointe de mes chaussures en avouant qu’il m’arrivait de dépasser les 200 km/h sur les portions libres d’autobahn, en croisant les doigts pour que cette fichue tablette ne cafte pas sur le mode "ce type ment ! Il dépasse systématiquement les 200 dès que c’est autorisé".

J’ai bien essayé de faire diversion en m’étonnant de ce que les garnitures de frein arrière rendent l’âme en premier, ce qui me semblait contrarier le chapitre de la physique consacré aux transferts de masse, mais en vain : en guise de réponse, je fus de nouveau questionné, mais cette fois sur ma fréquence d’usage du cruise-control. Ce qui m’a permis d’apprendre que le régulateur de vitesse de certaines Bimmer, dont la mienne, fait appel aux freins arrière. De quoi alléguer pour ma défense, que j’utilise davantage les capacités de ralentissement de mon auto pour respecter les limitations de vitesse qu’après avoir roulé à des allures qu’une certaine morale réprouve.

Quoiqu’il en soit, Titine is watching me.

Même si celle-ci paraitra bien innocente comparée à certaines voitures chinoises. Du moins si en croit les Polonais qui viennent d’interdire leur présence sur les sites militaires sensibles du pays, craignant que leurs caméras, micros et connexions permanentes (4G/5G) ne puissent collecter et transmettre des données sensibles, comme des positions précises, des images de zones sécurisées ou des conversations. Mais la Pologne n’est pas la première en la matière, puisque s’ajoutant à la liste des pays ayant adopté des mesures plus ou moins similaires, comprenant les Etats-Unis, le Royaume-Uni, Israël et même l’Allemagne. Evidemment, Pékin a protesté, ce qui n’a pas empêché les Chinois d’en faire autant à l’égard des Tesla américaines. De quoi se demander si nous sommes entrés dans l’ère de la guerre froide automobile avec des voitures espions,  à moins que tout ceci ne relève de stratégies mêlant protectionnisme déguisé et mesures de rétorsion.

A bien y réfléchir, je suis plutôt content de savoir que mon auto me surveille. Au moins me préserve-t-elle de devoir soulever régulièrement le capot pour vérifier le niveau d’huile moteur sur un stick en plastique aussi gras qu’approximatif, ce qui ne m’éviterait pas de me triturer les méninges afin de me rappeler si la mesure doit être effectuée à froid ou à chaud, ou si l’auto était suffisamment à plat quand je l’ai effectuée. Je peux même compter sur elle pour checker si je ne manque pas d’air -dans les pneumatiques évidemment- et a fortiori pour tout évènement de la plus haute gravité susceptible d’affecter son fonctionnement. En résumé, ne comptez pas sur moi pour sombrer dans la paranoïa quand mon automobile s’occupe de moi. 

Sur ce, je vous laisse : il faut que je m’occupe au plus vite de ma télécommande de télévision, dont Amazon vient de m’avertir que les piles devaient être changées. Même que c’est Alexa qui le lui a dit…

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Par Jean-Philippe Thery

Jean-Philippe Thery est consultant et chroniqueur pour Autoactu.com. Chaque jeudi, il propose une chronique décalée qui rebondit sur l’actualité et le... voir plus

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