12/02/2026
Un p’tit vélo dans la tête
Par Jean-Philippe Thery
Aujourd’hui, je vous parle de gars qui se mènent en bateau, à force de pédaler dans la semoule…
"Un coche d’eau qui mène à Corbeil, petite ville à 7 lieues de Paris."
C’est la définition que donnait du corbillard le Dictionnaire Universel publié par Antoine de Furetière en 1690. Autrement dit, une petite embarcation à fond plat destinée au transport fluvial, à l’origine dénommée "corbeillard", laquelle assurait en l’espèce l’approvisionnement en nourriture de la petite commune de la rive gauche de Paris, notamment de la farine produite par un gros moulin situé au bord de l’Essonne. Même si ça faisait déjà bien longtemps, qu’en raison des épidémies de peste successives ayant frappé la capitale et ses environs au cours du XVIe siècle, ces bateaux-là avaient été réquisitionnés pour le transport d’une cargaison d’un genre plus macabre. Voilà donc l’explication du glissement sémantique par lequel le corbillard désigne de nos jours un fourgon funéraire.
Je doute que Paul soit féru d’étymologie obituaire. Mais ce que je sais, c’est que sa rencontre récente avec ce genre de véhicule a plutôt été pour lui synonyme de galère. Il faut dire que pour sa première -et souhaitons-lui dernière- collision à vélo, l’homme a fait dans l’atypique en croisant la route d’une ambulance mortuaire au moment précis où celle-ci, sortant du parking d’une agence des Pompes Funèbres, traversait la piste cyclable sur laquelle il circulait. Rassurez-vous néanmoins, puisque ce n’est point sur le catafalque du funeste utilitaire que Paul s’est retrouvé allongé mais bien sur le capot, et qu’il en a été quitte pour une belle frayeur, une blessure légère et un casque à changer. C’est lui-même qui nous l’indique par réseau social interposé, sur lequel il a conté sa mésaventure avec un certain sens de la cyclo-dérision, équivalent sur deux roues de l’autodérision. Et d’ajouter que puisqu’il n’était pas en tort, il serait pleinement indemnisé. Tout est donc bien qui finit bien pour notre vélocipédiste urbain qui se promène peut-être déjà sur une monture toute neuve, pendant que le corbillard se fait réparer l’aile avant gauche.
Sauf que.
Avec une honnêteté tout à son honneur bien que frisant tout de même l’ingénuité, Paul nous explique également qu’il roulait de nuit sans éclairage, et que juste avant le choc, il avait quitté la route des yeux pour remettre en place la cagette abritant les légumes bio approvisionnés le jour même à la ferme du coin. En d’autres termes, celui-ci évoluait dans le noir sans la loupiotte réglementaire en regardant ailleurs et transportant une charge mal arrimée. Et comme de son propre aveu, il doit à l’insistance de son épouse d’avoir coiffé un casque ce jour-là, il peut sans doute s’estimer heureux que les courgettes et poireaux étalés en purée sur l’asphalte aient finalement constitué les seules victimes organiques de cet accident. Des circonstances guère atténuantes, mais qui ne lui ôteront pas de l’idée qu’il reste dans son bon droit, comme en atteste le commentaire ajouté à sa publication, stipulant que "L’automobiliste met la vie des autres en danger, alors que le cycliste, c’est surtout pour sa pomme. Ne pas regarder pendant 1 à 2 secondes, c’est arrivé à toute personne qui a déjà fait du vélo : regarder la chaîne, vérifier si les pneus sont bien gonflés… Tout va très vite."
Pour rester dans le registre de la navigation, les marins d’eau salée parmi vous n’ignorent pas que le RIPAM (Règlement international pour prévenir les abordages en mer), définit un système de "privilège" selon lequel un bateau à moteur se doit par exemple de céder le passage au voilier dont il croise la route en mer, puisque ce dernier est moins manœuvrable. Et plus vulnérable ajouterai-je, particulièrement si l’embarcation motorisée présente les dimensions d’un supertanker. Toutes proportions gardées, puisque je transporte tout au plus une quarantaine de litres de carburant, c’est un peu l’idée que je me fais de la navigation routière, considérant que si la rencontre de deux mobiles carrossés aux allures où l’on circule en ville se conclut généralement par un peu d’égo et de tôle froissée, il en va tout autrement quand l’un d’entre eux prend l’apparence d’un tas de tubes monté sur deux roues rayonnées. Bref, je prends grand soin des vélos et pas seulement des miens -dont je dois à l’honnêteté d’avouer que je ne les enfourche pas beaucoup dernièrement- n’ayant pas plus envie de passer de la selle au lit d’hôpital que du baquet à la sellette du justiciable.
Le hic, c’est que certains cyclistes considèrent leur vulnérabilité comme une forme d’immunité. Une illusoire protection qui les rendrait néanmoins intouchables puisque l’automobiliste est par essence (ou gasoil) coupable, ce qui incite certains d’entre eux aux manœuvres les plus folles. Comme celui qui, il y a quelques mois, trouvant que mon automobile se déplaçait trop lentement à son goût, entreprit de me doubler avant de se rabattre prestement, puis de planter un grand coup de patin à quelques centimètres de ma calandre. Une manœuvre que les anglo-saxons qualifient de "brake-check", mais en l’espèce d’autant plus inconsidérée qu’effectuée sans l’indication visible que constituent les feux stop, et surtout sans la protection d’une carrosserie.
Bref, après avoir compté sur les réflexes d’un type qu’il ne connaissait ni des lèvres ni des dents mais qui aurait pu sérieusement les lui refaire, notre adepte de la queue de poisson avec un grain de riz en guise de cerveau peut s’estimer heureux de n’avoir pas fini en "sushi sur la chaussée" (à répéter rapidement 10 fois sans zozoter).
Dans la très belle région brésilienne du Nordeste dont je reviens de vacances, on surnomme la bicyclette "magrela". Quelque chose comme "maigrichonne", allusion joliment imagée à sa frêle silhouette, mais aussi probablement à la fragilité de celui qui la chevauche, loin de n’être qu’apparente. Comme un rappel aussi, celui de l’obligation d’y porter la plus grande attention, qui nous incombe à tous : ceux qui la croisent au volant comme ceux qui croisent à son guidon, parce que personne n’a jamais gagné un argument contre plusieurs centaines de kilos de métal en mouvement. Et parce qu’il ne se sert à rien de désigner les coupables par avance si on ne respecte pas plus sa propre vie que celle des autres, et inversement.
Au moins Paul s’est-il engagé à munir sa "magrela" d’un éclairage, sans doute parce que malgré ses dénégations, il a bien conscience du fait qu’avec la meilleure volonté du monde, l’automobiliste ne lui cèdera le passage que s’il l’aura vu. Et bien que nous habitions sans doute trop loin l’un de l’autre pour nous croiser un jour, qu’il reste assuré quand il circule en ville que lorsque j’y roule en voiture, nous avons tous les deux un truc en commun.
Un petit vélo dans la tête…
Le coche d'eau, à l'origine du corbillard (Gravure de J.J. Beaugean)
Corbeil, en 1638 (Crédit: Archives départementales de l'Essonne)
Un corbillard non pas bateau, mais Berliet (Crédit: Fondation Berliet)
La Monark "barra circular", bicicleta iconique du Brésil

