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25/06/2026

De l’autre côté du retro (et ce que j’y ai trouvé)

Par Jean-Philippe Thery

De l’autre côté du retro (et ce que j’y ai trouvé)
Napoléon nous a évité ça...

Aujourd’hui, je conduis cette chronique à l’envers. Ou presque…

Comme Alice, je suis passé de l’autre côté du miroir.

Même si l’expérience que j’ai vécue la semaine dernière ne présente que peu de similitudes avec celle de l’héroïne du deuxième roman de Lewis Caroll qui la met en scène, publié en 1871. Certes, l’Irlande est à cette époque de l’année un véritable jardin de "fleurs vivantes", mais contrairement à celles avec lesquelles converse Alice au long du chapitre II, celles-ci ne parlent guère qu’à l’âme du poète. Et pour ce qui est des reines et chevaliers, je n’ai guère croisé que la mémoire de ceux dont les murs des 3.000 châteaux environ que compte le pays pourraient compter l’histoire. Je pourrais certes évoquer une rencontre avec un lapin, mais il n’était pas blanc et s’est enfui aussitôt que nous nous sommes approchés de lui, son alter ego littéraire appartenant de toutes façons au Pays des Merveilles qui nous fit découvrir Alice. Sans compter que la jeune fille était bien trop jeune pour se saisir d’un volant, "De l’autre côté du miroir, et ce qu’Alice y trouva" ayant par ailleurs été rédigé une bonne quinzaine d’année avant que n’apparaisse la première automobile. 

Et puisqu’on remonte aux calandres grecques ou presque, il se dit que c’est la faute de Napoléon si nous roulons à droite, notre cher empereur ayant décidé que nous ne pouvions décemment pas cavaler du même côté que les Anglais. Il se dit aussi que si les résidents de la perfide Albion et ceux de 74 pays et territoires dans le monde ne font pas comme nous, c’est que les cavaliers qui sont principalement droitiers, portaient logiquement l’épée à gauche. Ce qui les obligeaient à monter sur leurs grands chevaux par la gauche, ce qu’ils faisaient évidemment du bord de la route -donc à gauche- avant de poursuivre leur chemin du même côté.

Voilà qui n’empêcha pourtant pas nombre des premières automobiles roulant à droite de la chaussée d’être pourvues d’un volant sur le même côté de la planche de bord, à une époque où il était plus avisé de surveiller des bords de route précaires et irréguliers que de se soucier d’un trafic encore très clairsemé. Avec la croissance du parc et des véhicules en mouvement, les commandes de direction migrèrent vers la gauche de l’habitacle, sauf à bord de certains modèles de prestige qui les conservèrent à leur emplacement initial dans un mélange de conservatisme et de snobisme. Une affèterie motorisée qui trouve son pendant dans le Japon d’aujourd’hui, où l’on importe volontiers de coûteuses GT européennes avec direction à gauche, ce qui est tout de même un comble lorsque celles-ci arborent un logo Aston-Martin ou Bentley.

Ma main gauche va bien merci. Elle n’a pourtant guère chômé tout au long des 1.882 km parcourus durant cette septaine entre Dublin, Galway, les terres pas si brûlées que ça du Connemara, Belfast et Dublin again. Certes à une fréquence moindre sur les motorways parcourues au régulateur pour éviter les photos souvenirs officielles, mais à un rythme effréné sur les B-roads étroites qui sillonnent la campagne, véritables serpents d’asphalte dans un pays pourtant dépourvu de ces reptiles, dont on raconte que Saint Patrick les aurait tous jetés à la mer. Y croiser un véhicule impose parfois de se jeter littéralement sur le bas-côté -gauche évidemment- considérant qu’il vaut mieux se prendre des ronces sur le flanc -gauche évidemment- que le mobile venu d’en face en choc frontal décalé (sur la droite évidemment). Le reste du temps -autrement dit quand la visibilité est dégagée- on roule plutôt au milieu.

Parce que s’agissant d’opérer un véhicule à moteur muni d’un volant de direction, l’autre côté du miroir n’est pas exactement symétrique, le changement de vitesse constituant la seule action véritablement inversée. En dehors bien sûr du bouton start/stop que les ingénieurs de chez VW ayant présidé à la conception de "notre" T-Cross de loc n’ont pas jugé bon de repositionner, obligeant le conducteur à se contorsionner le poignet pour démarrer, surtout quand la "missus" comme disent les anglophones a posé son portable dessus. 

Pour le reste rien ne change, la disposition des pédales subsistant à l’identique, même si certains de ceux qui n’ont jamais franchi la frontière du tain -du miroir, pas de l’Hermitage- m’ont bizarrement déjà posé la question, Quoiqu’il en soit, l’exercice m’a certainement été bénéfique, tant pour rétablir un probable déficit musculaire du bras gauche -même si je circule habituellement en boite auto- qu’au plan neuronal, puisqu’exécuter des tâches avec la main non dominante constitue une excellente façon de stimuler la matière grise en créant de nouvelles connections synaptiques. 

Je crois d’ailleurs pouvoir affirmer immodestement avoir rapidement atteint le stade de l’ambidextrie fonctionnelle, bien aidé par les petites routes susmentionnées peu fréquentées, mais aussi par les nombreux ronds-points qui favorisent l’exercice de descente puis de montée des rapports, même si je mentirais si j’affirmais n’avoir pas à l’occasion "égratigné" les pignons lors de certains passages trois-deux effectués -un peu trop à la volée. Bref, je n’ai eu qu’à me féliciter d’avoir opté de mon plein gré pour une auto munie d’un "stick" émergeant de la console centrale, bien que les employés de Hertz m’aient demandé à trois reprises si j’étais certain de bien vouloir changer les rapports manuellement. Un choix effectué pas tant pour payer moins cher l’utilisation de l’auto que pour stimuler les cortex moteur et prémoteur, préfrontal et orbitofrontal, ainsi que les cervelet, striatum et autres zones du cerveau stimulés par la conduite d’une automobile.

Le 3 septembre 1967 est connu en Suède comme "Dagen H" (pour "jour H"), autrement dit le "Högertrafikomläggningen", ou littéralement "déviation de la circulation à droite". Contre l’avis de la population qui roulait pourtant à 90% à bord de véhicules à direction à gauche, le  gouvernement local avait en effet décidé qu’il était temps de faire comme les pays voisins en passant les véhicules à droite pour diminuer le nombre de leurs conducteurs passant l’arme à gauche lors de collisions frontales sur routes étroites, à l’occasion de dépassement effectués sans visibilité. Comme on peut l’imaginer, l’opération fut un casse-tête logistique entre la signalisation routière à revoir entièrement, les rues dont il fallu convertir le sens unique -ou non- les abribus à reconstruire de l’autre côté, et tout un tas de conséquences qu’on a du mal à imaginer. Mais celle-ci se traduisit dès le premier jour par une réduction immédiate du nombre d’accidents, le premier ministre Tage Erlander n’ayant pas hésité à sacrifier momentanément sa cote de popularité pour le bien public en anticipant l’inéluctable augmentation du trafic comme la généralisation de phares spécifiques au sens de circulation qui devaient remplacer les projecteurs ronds jusqu’ici en vigueur. Si d’autres pays on fait comme la Suède -avant ou après elle- le seul ayant effectué le mouvement inverse sont les Samoa qui sont passées à gauche afin de faciliter l’importation de véhicules en provenance du Japon.

De fait, le plus difficile quand on passe de l’autre côté du miroir n’est pas tant de conduire que de circuler. Heureusement, les aéroports où l’on récupère généralement son auto ne sont jamais très éloignés de voies rapides qui constituent l’environnement le plus favorable pour une prise en main, puisqu’il suffit de se rappeler que la voie la plus rapide est forcément du côté "interne", alors qu’on emprunte les sorties vers l’"extérieur". Ça pourrait se compliquer à l’abord du premier rond-point si en Irlande comme au Royaume Uni, leurs voies d’accès ne présentaient un angle par rapport à l’anneau, plutôt que d’être perpendiculaires à sa tangente. Une conception fûtée qui oblige non seulement à ralentir, mais aussi à circuler dans le sens des aiguilles d’une montre (du XXe siècle).

En revanche, ça se corse singulièrement en ville où la gestion des intersections relève de l’anti-réflexe, puisqu’on doit se forcer à regarder en premier à droite avant que ça finisse par devenir un automatisme. D’autant plus qu’en sus de la conduite inversée, il faut également gérer l’habituel changement des codes visuels, avec notamment de drôles de feux tricolores capables de passer au rouge, tout en indiquant par des flèches vertes qu’il est possible de continuer tout droit et/ou de tourner a droite ou à gauche. J’avoue avoir au début traversé certains carrefours en me préparant instinctivement à recevoir la visite d’un autre véhicule dans la portière droite… ou gauche. Evidemment, on finit rapidement par s’habituer, le relâchement qui s’ensuit constituant précisément la zone la plus dangereuse durant laquelle les vieux réflexes "droitiers" sont susceptibles de ressurgir à tout moment. 

Mais le supplice infligé à l’automobiliste continental ne se limite pas à la circulation, puisqu’il le poursuit jusqu’au moment où il décide de s’arrêter, quand il passe du créneau au "parralel parking". Une opération d’autant plus stressante quand l’option d’assurance choisie ne couvre pas les dommages infligés aux coûteuses jantes alliage par les bordures de trottoir, mais qui ressemble à un jeu d’enfant par rapport à la circulation dans les parkings dublinois, lesquels n’ont rien à envier à ceux de Paris. On y trouve les mêmes voies d’accès étroites, les mêmes pieux en plastique ou métal plus ou moins visibles, et surtout les mêmes traces de peintoche sur les murs ou piliers rappelant que même les locaux s’y font avoir, et laissant à penser que les carrossiers sont de mèche avec les architectes ayant présidé à leur conception. Avec de bonnes sueurs froides à la clef quand on rase le béton dans le hurlement de capteurs de proximité dont on imagine qu’ils se rétractent de peur dans les pare-chocs.

Heureusement, les parkings ne constituent qu’une infime partie de ce que j’ai découvert de l’autre côté du miroir, sur une Ile d’Emeraude qui mérite amplement son joli surnom par l’époustouflante beauté de ses paysages. Mais aussi par la courtoisie détendue de ses habitants qui ne s’arrête pas au volant, prouvant qu’on peut à la fois circuler "du mauvais côté" et oublier que son véhicule est équipé d’un avertisseur sonore, dont le son ne se manifeste que très rarement, y compris en ville. Et pour l’amateur de conduite -quand bien même inversée- le réseau secondaire y constitue un véritable terrain de jeu tortueux, où même une conduite "dynamique" s’exerce régulièrement sous les limitations de vitesse. 

Bref, comme n’aurait pas dit Joachim du Bellay, heureux qui comme Alice, a fait un beau voyage…
 

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Par Jean-Philippe Thery

Jean-Philippe Thery est consultant et chroniqueur pour Autoactu.com. Chaque jeudi, il propose une chronique décalée qui rebondit sur l’actualité et le... voir plus

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