Publicité
Publicité
17/09/2026

French American Dream

Par Jean-Philippe Thery

French American Dream
La Clénet Série 1, imposante et baroque (Crédit: Lenore Edman)

Aujourd’hui, je vous parle d’un Frenchie qui a roulé sa bosse des affaires de l’autre côté de l’Atlantique. Et ses voitures aussi…

Les archives de l’Institut National de l’Audiovisuel regorgent de véritables trésors.

D’habitude, c’est sur le mur de mes réseaux sociaux que sont accrochées les vidéos de l’INA, et je résiste rarement au plaisir de les visionner. Mais celle dont j’ai décidé de vous entretenir dans ce papier m’a été envoyée par un gars de chez nous qui vit aux Etats-Unis et tient rubrique sur Autoactu.com. En l’occurrence, un reportage d’une cinquantaine de minutes datant de 1979 au charme suranné d’une époque où les films se montaient à la colleuse, et les génériques au Letraset. On nous y explique en préambule que celui-ci constituait le premier épisode d’une série intitulée "Les Français du bout de monde", réalisé pour le compte la première chaîne qui n’allait pas tarder à devenir TF1. J’ignore ce qu’elle est devenue, puisque je n’ai pu en retrouver la trace d’une quelconque suite, mais si je vous en parle ici-même, c’est qu’il est question dans ce premier épisode d’un gars qui donna son nom à des voitures.

Né à Angers d’un père garagiste, Alain Clénet y "fait" les Beaux-arts avant d’enchainer sur les Arts Déco à Paris. Et comme bon sang ne saurait mentir, il se passionne pour l’automobile dès son plus jeune âge. De retour de la capitale, il se lance dans la fabrication d’un coupé sportif sur la base d’une Fiat 600. Une auto qu’il vend pour financer un billet à destination des Amériques alors qu’il n’avait que 21 ans, la France lui paraissant trop étriquée dans le domaine du design industriel au sein duquel il ambitionne d’exercer. Son arrivée à l’aéroport de JFK illustre parfaitement l’adage selon lequel la fortune sourit aux audacieux, qu’il aura l’occasion de vérifier à plusieurs reprises par la suite. Mais à cet instant, alors qu’il erre dans les couloirs de l’aéroport sans savoir où aller, c’est la coordinatrice du Carnegie Hall venu chercher un Charles Aznavour qui n’a pas daigné paraître  qui le repère, et lui offre de l’emmener à Manhattan. Mieux, la jeune Française "Jolie et gentille" selon les propres mots de Clénet l’hébergera pendant 3 mois.

Plusieurs années plus tard, notre homme effectue une autre rencontre décisive au Salon de l’automobile de Los Angeles de 1976 en la personne de Marc Breslow. Figure proéminente de la chaine CBS, l’homme dirigeait notamment les programmes de jeu tels que "The price is right" dont le principe sera repris chez nous par "Le juste prix". Après plusieurs années au Département de Design de l’American Motors Corporation à Detroit, puis pour le compte d’un équipementier japonais en Californie, notre homme a en effet décidé de voler de ses propres ailes et construit de nouveau une voiture, mais cette fois avec l’intention de la produire en petite série. C’est une Lincoln Marc V ayant "fait un toit" qui sert de base au roadster néo-classique mariant une base moderne à une carrosserie en fibre de verre évoquant de luxueux modèles de années 30, dans le genre de prestigieuses Duesenberg. Les restes d’une MG Midget elle aussi accidentée fournissent la cellule centrale et la capote dans une espèce de mariage mécanique de la carpe et du lapin. 

Ainsi débuta la Clénet Coachworks. Tombé amoureux de l’auto au Salon de Los Angeles où Clénet a eu la bonne idée de l’exposer, Breslow incite le jeune Français pas même encore trentenaire à se lancer et le met en relation avec les investisseurs locaux qui vont bien. Il faut dire que contre toute attente, celle qui sera désignée comme "Série 1" est devenue la vedette de l’évènement, ayant même eu droit à un article du Los Angeles Times. La toute jeune entreprise troque donc le hangar d’aviation où elle officiait sous une bâche pour des locaux plus dignes, entamant une production limitée à 250 exemplaires. Un numerus clausus qui permet à Clénet de conférer à son modèle une exclusivité par la rareté pour justifier un prix exorbitant de 125.000 dollars, soit l’équivalent de plus de 700.000 billets verts actuels. Il se dit d’ailleurs que Clénet n’hésitait pas à refuser régulièrement une vente au prétexte que tous les exemplaires auraient été réservés, pour rappeler quelques semaines plus tard en indiquant qu’une auto se serait opportunément libérée. L’histoire ne dit pas s’il osa recourir à tel stratagème avec Sylvester Stalone, le boxeur Ken Norton, Rod Stewart ou encore le roi Hussein de Jordanie, qu’il conta au nombre de ses prestigieux clients.

C’est plus ou moins à cette période qu’est tourné le reportage des "Français du bout de monde" au cours duquel il expose un peu crânement sa réussite, entre la villa avec piscine de Santa Barbara et sa blonde épouse californienne arborant l’inévitable "Farrah Fawcett flip" (elle aussi cliente de la marque) désignant le brushing volumineux aux pointes rebiquées en vogue à l’ère disco. Clénet y évoquait également la Série II ainsi que la construction d’une véritable usine destinée à remplacer les ateliers de Goleta situés au sud De Santa Barbara. Mais sans doute l’Angevin devenu Californien avait-il vu trop grand, puisque la Clénet Coachworks devait connaitre la faillite en 1979, avant de cesser toute production en 1982. Elle sera redémarrée plus tard sous la houlette d’Alfred J DiMora, qui avait participé au développement de l’entreprise dès ses débuts, mais c’est une autre histoire. Quant à Alain Clénet, il se reconvertit avec succès comme consultant pour l’industrie automobile, illustrant un autre principe d’outre-Atlantique où il serait permis plus facilement que sur le Vieux Continent de se planter pour tout recommencer.

Autant vous le dire tout de suite, les roadsters Clénet ne sont pas vraiment ma tasse de thé. Avec leurs roues vraiment trop larges et tout un tas d’éléments d’accastillage modernes qui jurent avec la carrosserie au long capot et ailes démesurées, ils sentent le pastiche à plein nez. En quelque sorte l’équivalent automobile de ces demeures d’inspiration antique, dont la façade arbore un chapiteau démesuré soutenu par des colonnes pseudo gréco-romaines, devant lesquelles on imagine d’ailleurs qu’elles stationnaient volontiers. Et sans même évoquer l’intérieur avec une planche de bord en ronce de noyer, des sièges modernes garni cuir ainsi qu’un volumineux cendrier biseauté signé de l’Irlandais Waterford Crystal, posé sur la console centrale comme sur une table basse. Mais sans doute aurais-je pensé différemment si j’avais eu 20 ou 30 ans dans les années 70 en Californie. Et puis, dans un Etat qui se signalait déjà par un trafic dense sur ses autoroutes urbaines à x voies, je saisis le concept d’une voiture luxueuse conçue pour cruiser sans les allées de Beverly Hills ou elle pouvait compter sur la plastique -et le plastique- de sa carrosserie pour se faire remarquer, pendant que son propriétaire admirait nonchalamment le défilement des palmiers se reflétant dans la peinture de l’interminable capot. Au fait, où ai-je donc mis mes cigares ?

D’ailleurs, le plus intéressant du reportage ne réside pas tant dans la voiture que dans son créateur, et de l’aventure qui fut la sienne. Parce que quoi qu’on pense des voitures baroques de Clénet, reconnaissons tout de même qu’il fallait un sacré culot pour franchir l’Atlantique sans même baragouiner l’anglais, à une époque pré-Google où ce genre de voyage consistait infiniment plus qu’aujourd’hui à couper les ponts avec la mère patrie. Certes Clénet a aussi bénéficié de sa part de chance, et sans doute le reconnaitrait-il lui-même. Mais il est certain qu’il n’aurait pas connu ces petits coups de pouce du destin s’il ne les avait pas provoqués. En ce sens, Clénet incarne véritablement une certaine idée du rêve américain dont on peut légitimement se demander ce qu’il est devenu de nos jours. 

La nostalgie constitue d’ailleurs inéluctablement l’autre ingrédient qui donne toute sa saveur à la séquence. Parce que l’Amérique de Clénet, c’est celle dont je rêvais quand j’étais môme quand je l’observais au travers de Starsky & Hutch, Drôles de Dames ou encore l’Homme qui valait trois milliards, dont les "caractères" recourraient au clavier à touches quand nos téléphones étaient encore munis d’un exaspérant cadran rotatif, et mangeaient à la baguette de la nourriture chinoise livrée à domicile et réchauffée au micro-ondes dont seules les cafétérias Flunch étaient alors équipées en France. Des évocations très Seventies qui ne manquent pas de faire sourire de nos jours, et que je découvrais avec un temps de retard lors de rediffusions, puisque je suis plutôt un enfant de la décennie suivante. Et le symbole d’une certaine insouciance réelle ou fantasmée, que ne manquent précisément pas d’incarner les voitures de Monsieur Clénet.

Quoiqu’il en soit, je tire mon Stetson au Frenchie devenu constructeur, tout en remerciant l’INA d’avoir soigneusement conservé son histoire en images un peu délavées. Et parce que je suis décidément un chic type, je vous file même le lien du reportage consacré à Alain Clénet…

Partager cet article

Par Jean-Philippe Thery

Jean-Philippe Thery est consultant et chroniqueur pour Autoactu.com. Chaque jeudi, il propose une chronique décalée qui rebondit sur l’actualité et le... voir plus

Réactions

Aucun commentaire, soyez le premier à participer !

Votre commentaire

Vous devez être connecté pour publier un commentaire

Autres articles

Constructeurs

Au Brésil, Renault lancera en 2027 un véhicule électrifié sur technologie Geely

Depuis un peu moins d'un an (novembre 2025) Renault et Geely sont associés dans la filiale brésilienne du constructeur français. Ils ont annoncé cette semaine 319 millions d’euros d'investissement dans l'outil industriel. L'usine de  de Curitiba lance la production de la Geely EX5 hybride rechargeable et en décembre la citadine électrique Geely EX2. En 2027, un nouveau modèle Renault électrifié reposant sur la plateforme GEA de son partenaire chinois y sera produite.

Constructeurs

L’Allemagne amorce le déploiement des camions à hydrogène avec Toyota, Daimler Truck et Volvo

Toyota, Daimler Truck, Volvo, Bosch et plusieurs énergéticiens veulent faire de l’Allemagne le point de départ d’un marché européen du camion à hydrogène. Soutenu par les pouvoirs publics allemands, leur projet associe véhicules, production d’hydrogène et stations de grande capacité. Une approche dont HysetCo regrette l’absence en France, où les aides à la mobilité se concentrent sur la batterie.