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07/05/2026

TDI

Par Jean-Philippe Thery

TDI
350Z:  Version sage en Europe

Aujourd’hui, je vous parle de trouble de la personnalité… automobile

J’ai conduit la Nissan 350Z à plusieurs reprises.

En juillet 2023 pour la dernière fois, à l’occasion d’un trajet entre la région parisienne et la Sarthe dont je vous ai tout dit dans "NoZtalgie". Lors de ce trip mémoriel à destination du "Mans Classic", je me suis vu transporté une vingtaine d’année en arrière, alors que je bossais pour la filiale française de la marque japonaise. J’ai donc amplement profité de l’allant du V6 3.5L et ses 280 ou 300 chevaux selon version, délivrés sur une bande son tenant plus du grognement sympathique que des envolées lyriques, ainsi que de son comportement joueur mais pas trop et d’une finition à l’américaine somme toute logique pour une auto principalement destinée au marché outre-Atlantique.

Lancé en terres gauloises fin 2003, le coupé deux places faisait alors renaître la fameuse lignée Z -joliment appelée "Fairlady" au Japon- brièvement interrompue en 2000 à la fin de vie de la 300ZX. Mais évoquant davantage la 240Z des origines que sa devancière, il faisait appel à un passé glorieux pour commémorer de façon symbolique le grand retour en forme du constructeur, qui affichait cette année-là 10,8% de marge opérationnelle. S’il était alors de nouveau permis de rechercher le fun dans les showrooms de la marque, nul doute néanmoins que sous l’égide de Carlos Ghosn, le programme "Z33" était soumis aux mêmes objectifs de rentabilité que les modèles plus "mainstream". Le 350Z n’en n’était pas moins une auto joyeuse et optimiste, procurant des plaisirs simples à son conducteur dans le cadre d’une relation "sans prise de tête", pas même entachée par un coût d’entretien des plus raisonnables.

20 ans plus tard, les exemplaires survivants ont rejoint le territoire aux frontières un peu floues de la "collection", lequel me semble davantage caractérisé par les motivations de ceux qui préservent une auto obsolète que par la date de production de cette dernière. Et tel que je l’imagine, le propriétaire-conservateur d’un 350Z est un "jeune" de mon âge, qui s’est enfin offert l’auto sur laquelle il avait flashé à l’époque, une fois débarrassé des contraintes paternelles et pécuniaires le condamnant à l’unique et insipide voiture familiale du foyer. Evidemment, la sociologie des possesseurs et possesseuses est plus diverse et plus subtile que mon caricatural "persona" personnel. Mais l’idée qu’on se fait du propriétaire d’une auto constituant précisément le thème du présent papier, je me garderai bien d’aller plus loin dans l’analyse. Quoiqu’il en soit, on imagine volontiers que notre homme -ou femme- participe plus ou moins fréquemment au genre de "rasso" qui voit se regrouper les spécimens de son espèce.

Ou pas.

Parce que, pour les propriétaires de Z qui prévoyaient de se rendre au "Supercar Saturday" organisé le 9 mai prochain à Ohama, c’est raté. Si l’un d’entre eux se pointe aux grilles de l’évènement au volant de son auto, celui-ci se verra en effet gentiment sommé d’effectuer un demi-tour sous l’œil attentif du Sheriff du comté de Douglas. Et avec lui tous les conducteurs des modèles de la marque propulsés par un V6 de la série VQ, comprenant notamment les 370Z, Infinity G35 et G37, ou encore Q60 coupe. Une mesure qualifiée de "difficile" par les organisateurs du rassemblement, mais rendue selon eux indispensable "en raison du nombre de réclamations et d’incidents survenus au cours de précédents shows". Et d’ajouter que "de nombreux jeunes détenteurs de ces modèles refusent de se conformer aux règles en vigueur en effectuant des burnouts, faisant vrombir leur moteur jusqu’au rupteur et en agissant de façon irresponsable".

"Ce n’est pas Fair, ladies (and gents)" ne manqueront de souligner certains, même si vraisemblablement peu d’entre vous, puisqu’Ohama se situe à l’est du Nebraska à la frontière avec l’Illinois. Nombreux ont cependant été les internautes à faire valoir que si de telles restrictions doivent être établies, ils tenaient à disposition des responsables leur propre liste des modèles qui devraient se voir intimer l’ordre de réaliser immédiatement un 180 degrés -sans crissement ni fumée de pneus- en direction du parking visiteurs. Je laisse pour ma part à mes aimables lecteurs du Midwest ou d’ailleurs le soin d’établir leur propre inventaire ou de nous dire ce qu’ils en pensent dans la zone réservée en bas de page, puisque tel n’est pas mon propos.

Ce qui m’intéresse ici, inspiré par cette drôle de news aléatoirement récoltée en ligne, tient en effet au changement de personnalité affectant certains modèles automobiles -et leur propriétaire- en fonction de leur localisation géographique
Je crois bien avoir découvert cet étrange phénomène au Brésil avec la ZX, alors que j’arrivais dans le pays à un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître. A l’époque, le "persona" qui collait à l’image de la berline moyenne de Citroën en France, payait le crédit de son véhicule avec la pension retraite versée chaque mois sur un compte postal, portait pantalon de velours côtelé, chemise à carreau et casquette en tweed, et ne jurait en matière automobile que par la marque aux chevrons. A son volant, notre homme circulait systématiquement à une vitesse inférieure de 10 km/h à celle autorisée, laissant tout le loisir à ses poursuivants impatients d’observer la boule d’attelage émergeant du bouclier arrière, du moins quand une remorque n’y était pas attelée. 

A São Paulo où je venais de débarquer, c’est dans les beaux quartiers qu’on croisait les versions 3 portes 16V toutes options du "hatch" français, à bord desquelles s’affichaient des playboys fortunés ou feignant de l’être. L’avant-bras façonné dans ces "académies" peu cérébrales ou l’on cultive le biceps sur le haut de portière, portant beau les fringues "brandées" à la dernière mode et des lunettes plus réfléchissantes que leur propriétaire, ceux-ci n’étaient pas peu fiers de s’afficher en modèle "importado". C’est que dans l’un des pays les plus protectionnistes au monde, s’acquitter de droits de douanes exorbitants pour se distinguer du tout-venant motorisé "nacional" constitue un privilège que seule une quinzaine de pourcent des acheteurs de voitures neuves -eux-mêmes favorisés- sont capables de s’offrir.

Et voilà comment une modeste berline roturière bien de chez nous accédait au rang d’une certaine aristocratie motorisée à laquelle elle n’aurait pu prétendre dans son pays d’origine. Une forme d’anoblissement qui relevait d’une stratégie marketing de montée en gamme appliquée à l’ensemble des modèles de la marque par l’importateur d’alors : puisque les modèles surtaxés venus d’ailleurs ne pouvaient lutter en prix avec la production locale à prestations équivalentes, mieux valait en effet privilégier les versions les plus dotées afin de justifier au moins en partie un écart de prix consistant, leur image soigneusement travaillée s’assurant de légitimer le reste.

Pour autant, les modèles produits localement n’échappent pas non plus à ce dédoublement de la personnalité. De la seconde moitié des années 90 au début du nouveau siècle, la Vectra B (2e génération) qui sortait des chaines de l’usine de São Caetano do Sul (dans l’Etat de São Paulo) représentait le modèle aspirationnel par excellence des Brésiliens, alors qu’elle resta relativement anonyme au sein du segment D européen. Et peu importait si ses moteurs 2.0 puis 2.2 en 8 et 16 soupapes reprenaient le vieux bloc de la Monza qui l’avait précédée (déclinaison locale de notre Ascona) quand les "executivos" qui se précipitaient chez les concessionnaires GM faisaient fi de la consommation de l’engin. Quelques années plus tard, on retrouvait les même chez Honda et Toyota, devenus amoureux des Civic et Corolla tricorps ayant repris le flambeau du haut de gamme national, alors qu’elles constituaient aux US de simples modèles d’entrée de gammes pour étudiants.

Mais nul n’est besoin de traverser les océans pour observer cette singularité. Tout le monde constate par exemple que les berlines allemandes montent d’un cran en prestige dès qu’elles franchissent les frontières du pays. Ce qu’on sait moins, c’est que certaines françaises des segments supérieurs ne manquaient pas de signaler le caractère original, voire décalé ou même carrément rebelle de celui qui avait jeté son dévolu sur l’une d’entre elles.  Stationnée bien en vue sur l’"Auffahrt" de sa maison, cette dernière signalait aux voisins de notre homme son refus de se déplacer dans l’une de leurs banales Audi ou Mercos. A titre d’exemple télévisuel, quand le très conventionnel inspecteur Derrick se déplaçait dans la série éponyme aux commandes d’une banale Béhème série 5 ou 7, le détective Horst Schimanski menait sans ménagement sa Citroën CX au long des épisodes de "Tatort" (pour "scène de crime"). Un modèle choisi pour sa personnalité aussi peu conventionnelle que les méthodes d’investigation du personnage principal. L’impact du personnage incarné par l’acteur Götz George sur la carrière commerciale de la grande Citroën en Allemagne pourrait d’ailleurs faire l’objet d’une thèse, celui-ci n’étant certainement pas étranger au fait qu’elle reste à ce jour le modèle de haut de gamme français le plus vendu outre-Rhin.

Nul doute que les grands voyageurs parmi vous auront également constaté cette forme de bipolarité automobile. Des américaines de milieu de gamme considérées comme premium en Europe, aux braves econobox françaises représentant le sommet de l’exotisme chic au Japon où la Renault Clio se mue en Lutecia, les exemples de TDI abondent dans l’univers automobile. Je fais évidemment allusion au "Trouble Dissociatif de l’Identité" -et non pas aux motorisations "Turbocharged Direct Injection"- que celui-ci résulte de savantes stratégies commerciales ou d’un phénomène d’image spontané pas forcément souhaité. A l’instar du dieu Janus, certaines de nos autos présentent donc un double visage quand elles ne s’inspirent pas carrément de la mythologie hindoue avec Brahma et ses quatre ou cinq têtes.

C’est comme ça que de coupé Grand Tourisme pour boomer en quête de bonheur automobile à un coût raisonnable dans nos contrées, le 350Z se mua sur le continent nord-américain en modèle iconique de la scène JDM ("Japanese Domestic Market"). Sur le marché auquel il était destiné en priorité, on le tune, on l’aftermarket, on le supercharge et on le drifte à mort, quand on profitera chez nous de la vigueur du V6 aux sorties de péage d’autoroute, dans un moment de folie. En prenant évidemment soin de ne pas dépasser le 140 compteur, histoire d’éviter d’avoir son permis collecté par d’aimables agents de la maréchaussée.

 D’ailleurs, c’est promis : si mes amis de Nissan France me font le plaisir de me prêter à nouveau le 350Z, je m’engage à ne pas faire de burnout avec…

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Par Jean-Philippe Thery

Jean-Philippe Thery est consultant et chroniqueur pour Autoactu.com. Chaque jeudi, il propose une chronique décalée qui rebondit sur l’actualité et le... voir plus

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