04/06/2026
TwiLuce Zone
Par Jean-Philippe Thery
Aujourd’hui, je vous parle d’une rencontre automobile du quatrième type. A moins que ce ne soit le cinquième…
"Il existe une cinquième dimension au-delà de celle connue de l'homme. C'est une dimension aussi vaste que l'espace et aussi intemporelle que l'infini. Elle se situe entre la lumière et l'ombre, entre la science et la superstition, et elle se trouve entre le gouffre des peurs humaines et le sommet de leur connaissance. C'est la dimension de l'imagination. Nous l'appelons La Quatrième Dimension."
Ainsi Rod Serling introduisit-il les 92 premiers épisodes (sur 156) de la série "Twilight Zone", diffusée sur les très cathodiques écrans américains de 1959 à 1964. Non content d’en être producteur exécutif et scénariste, celui qui fut l’un des pionniers de la télévision étatsunienne interprétait également la voix off au début et à la fin de chacun d’entre eux. Bizarrement, l’ORTF coupa ses introductions lorsqu’elle en diffusa 12 épisodes en 1965, et bizarrement-bis, "Twilight Zone" fut traduit en France par "la quatrième dimension" alors que selon Einstein et sa théorie de la relativité, celle-ci est attribuée au temps.
Je n’ai assisté à la Quatrième Dimension qu’épisodiquement (forcément) quand elle fut rediffusée dans les années 80 dans le cadre de l’émission "Temps X" présentée par les frères Bogdanoff, quand ceux-ci distinguaient encore fiction et réalité. Allez savoir pourquoi, je me souviens en particulier du 6e épisode de la 2nde saison intitulé "L’œil du spectateur", dans lequel une jeune femme dénommée Janet Tyler affectée par une déformation faciale qu’elle tente de corriger par la chirurgie, se révèle être d’une grande beauté quand on lui retire ses bandages pour constater que l’opération a malheureusement échoué. On découvre alors que les membres du personnel hospitalier dont le visage était jusqu’alors caché, affichent des traits porcins considérés comme la norme dans une société qu’on qualifiera de suino-dystopique. Un dénouement supposé nous faire réfléchir aux standards de beauté imposés par notre société, bien avant que les injections de toxine botulique de type A ne deviennent à la mode.
Si tout ça m’est revenu en mémoire, c’est parce que je crois bien que depuis le 25 mai dernier, quand fut présenté le dernier modèle en date de chez Ferrari,nous sommes entrés dans la "TwiLuce Zone".
Certains considèrent néanmoins que le constructeur est entré bien avant dans la quatrième -ou cinquième- dimension, plus précisément le jour où y fut décidé le projet d’une voiture électrique. Notez bien qu’en l’espèce, le mode passif n’est pas fortuit, puisque tout un chacun sait pertinemment qu’une marque qui place depuis ses débuts la mécanique au cœur de ses autos n’a pas vraiment choisi de développer un VEB (Véhicule Electrique à Batterie), qu’elle s’est vue imposée par le législateur. N’a d’ailleurs pas manqué de ressurgir ces derniers jours sur des réseaux sociaux très agités la parole supposée d’Enzo, dont on affirme qu’il aurait dit : "Je ne vends pas de voitures, mais des moteurs. Les voitures, je les offre, car quelque chose doit bien tenir les moteurs." Voilà le genre de citation que le Chef de Produit en charge de définir ce que devait être une Ferrari "sans moteur" devait se voir régulièrement rappeler par ses collègues à l’heure de la pasta à la cantoche, histoire de lui mettre la pression quand dans l’esprit des tifosis, les seules autos frappées du cheval cabrée habilitées à rouler électrique font la course à l’échelle sur piste Carrera GO !!! ou Scalextric.
Mais la plupart des petrolheads sont entrés dans la quatrième dimension la semaine dernière, quand l’une des marques les plus adulées au monde -tous secteurs confondus- est soudainement devenue l’objet de quolibets en ligne. Parce que le moins que l’on puisse dire, c’est que le lever de voile de la Ferrari Luce a déclenché une véritable tempête sur les réseaux sociaux, sur lesquels se sont épanchés des millions de fan pas vraiment convaincus par la nouveauté. La housse qu’on venait de retirer n’était pas encore repliée qu’apparaissaient les premiers mèmes en ligne, bientôt suivis par des compilations des mêmes mèmes. Avec des comparaisons allant de l’aspirateur à la souris sans fil en passant par le robot tondeuse à gazon, la voiture d’enfant ou la Nissan Leaf, d’autant plus que cette dernière arborait un bleu layette de lancement très similaire. Vous je ne sais pas, mais en ce qui me concerne, la moitié des posts défilant sur le mur de mes réseaux sociaux au plus fort de la crise avaient pour objet la Luce, et pas toujours dans les termes les plus flatteurs…
La présentation de l’intérieur effectuée le 9 février avait pourtant plutôt rassuré, l’habitacle -que j’ai mis en Highlight dans "iLight" quelques jours après- mélangeant habilement des technologies d’affichage dernier cri à un graphisme reprenant l’esthétique d’instruments analogiques, alors que la qualité de finition et d’assemblage semblait définir un nouveau standard pour Ferrari. Mais alors qu’il nous avait implicitement promis qu’on retrouverait dans les lignes de la Luce le même heureux mélange entre tradition et modernité dévoilé entre quatre portières, ce teasing apparaît rétrospectivement comme une tentative plus ou moins habile de montrer sa beauté intérieure avant de révéler celle qui semble lui faire défaut en extérieur. Ce qui aurait dû constituer le 25 mai une véritable profession de foi baignée d’auto-confiance s’est donc en quelque sorte transformé pour la Luce en "moment Janet Tyler".
Pour autant, le voyage dans la quatrième dimension s’est poursuivi avec une deuxième vague de posts. Parce que je ne sais pas si vous avez remarqué, mais à chaque fois qu’un phénomène nouveau suscite une réaction spontanée de rejet, il se trouve systématiquement des esprits éclairés pour nous expliquer ce que nous n’avons pas compris, leur publication laissant à entendre que leurs auteurs bénéficient de lumières auxquelles la masse, forcément à la masse, n’a pas accès. La dernière fois qu’on a vu ça dans l’auto, c’était sans doute à l’occasion d’une certaine campagne de pub pour Jaguar, dont le dénouement n’a semble-t-il pourtant pas calmé les ardeurs. Pour résumer, la marque au cavallino rampante n’aurait pas bêtement créé une Ferrari électrique, mais un objet totalement nouveau qui se trouve néanmoins être une Ferrari… et électrique. Et bien sûr, un tel objet ne saurait être jugé selon les critères traditionnels de l’esthétique associée aux supercars de la marque, même si les esprits les plus obtus parmi nous continueront sans doute à se demander dans quelle dimension la Luce pourrait être considérée comme un canon de beauté.
"En Chine" a suggéré un interlocuteur non identifié à Luca di Montezemolo, alors que celui-ci exprimait un désarroi visible au micro de la Gazetta dello Sport. Non sans avoir évoqué en préalable "la destruction d’un mythe", celui qui fut président du constructeur maranellesi de 1991 à 2014 produisit la plus cinglante des réponses en proclamant que les Chinois n’étaient pas près de copier cette auto-là. J’ignore si l’Empire du milieu faisait partie du mémo adressé à Jony Ive et Marc Newson avant que les deux ex-Apple ne dessinent la Luce, mais si tel était le cas, je ne peux m’empêcher de détecter une erreur de raisonnement dans l’idée selon laquelle les quelques centaines de Chinois se fournissant en Emilie-Romagne chaque année rechercheraient dans une supercar italienne ce dont ils disposent déjà localement.
Pour autant, reconnaissons que le cahier des charges d’une "Ferrari sans moteur" n’est pas une sinécure, puisqu’en l’absence d’un 12, 8 ou même 6 cylindres rugissant, il s’agissait bien d’inventer quelque chose de totalement nouveau, dans un contexte où une puissance élevée et les performances qui vont avec ne permettent plus nécessairement à la marque de se distinguer. A moins de développer le genre de valeur hallucinante qui permettrait de reprendre le leadership à des autos affichant déjà des valeurs hallucinantes, puisque les chevaux électriques se comptent déjà par millier sur des modèles comme la Tesla Plaid, la YanWang U9 Xtreme ou la Xiaomi SU7 Ultra. Dans un contexte où des fabricants de smartphone concurrencent désormais les constructeurs de coûteuses berlinetas, on pouvait s’attendre à ce que Ferrari coche la case "carrosserie unanimement désirable" comme élément minimum d’identification, ce qu’elle a néanmoins choisi -volontairement ou pas- d’oublier en confiant le style de sa première électrique à des designers de smartphone.
Quoiqu’il en soit, Ferrari est désormais entrée dans la "TwiLuce Zone", et l’avenir proche nous dira où elle se situe "entre la lumière et l’ombre". Sans exagérer toutefois l’impact de la nouvelle venue, puisqu’il se dit que l’objectif commercial qui lui est assigné se situe autour de 1.000 ventes annuelles, soit environ 7% du total des livraisons de la marque. D’autant plus que sur la liste des clients potentiels de ces modèles très spéciaux attribués au compte-gouttes en échange d’un chèque à sept chiffres dont le constructeur a le secret, on trouvera toujours des candidats disposés à bien se faire bien voir par ses dirigeants en accueillant une Ferrari branchée dans leur garage.
De ce point de vue, Ferrari restera toujours Ferrari, la question étant désormais de savoir si ce sera avec la Luce ou malgré elle…
Beauté intérieure... (Crédit: Ferrari)
Le futur postérieur, selon Ferrari (Crédit: Ferrari)
Nissan Leaf ou Luce de chez Nissan ? (Crédit: Nissan)
La Ferrari électrique acceptable, selon les tifosi (Crédit: Carrera)

