10/09/2026
Avec plaisir
Par Jean-Philippe Thery
Aujourd’hui, je vous parle d’une marque de lubrifiants qui s’intéresse au plaisir. Rassurez-vous, on est bien sur autoactu.com…
Je suis copropriétaire d’un kart.
L’engin dont la construction remonte à 1996 a certes connu des jours meilleurs, puisque de nos jours, il prend la poussière quelque part en Bourgogne chez un ami qui a bien voulu le recueillir. (Si l’objet vous intéresse, écrivez à la rédaction qui transmettra). Mais au tournant du siècle dernier et de celui en cours, il tournait régulièrement sur l’ancienne piste de karting de Curitiba, à peine séparée du cimetière voisin par un mur situé le long d’une courbe. Avec l’ami Youri -l’autre proprio- nous passions la moitié du temps à en régler la carburation (surtout lui) et l’autre moitié à aligner les tours, en faisant hurler son petit 100 cm³ abreuvé à l’alcool de canne à sucre (le moteur, pas le pilote). Selon le gestionnaire de la piste, l’engin atteignait 110 km/h en bout de ligne droite, même si je le soupçonne d’en avoir rajouté un peu histoire de nous faire plaisir.
Mais peu importait puisque nous limions l’asphalte dans l’unique but de nous faire plaisir pour un investissement des plus raisonnables, puisque l’engin était déjà trop ancien pour être compétitif en course. Pour des frais de fonctionnement des plus modiques limités au gardiennage et au carburant, nous nous adonnions en effet aux joies de ce qui constitue sans doute la forme la plus pure de pilotage sur quatre roues, aux commandes de ce qui s’apparente à une chaise motorisée posée au ras du sol. Et s’il nous arrivait de voir inopinément l’arrière tenter de rattraper l’avant qui en profitait pour se dérober, l’intense satisfaction que nous ressentions au volant découlait directement du sentiment de maitrise que procure un engin dépourvu du moindre filtre entre son pilote et la piste qu’il tente de dominer.
L’impression de contrôle est précisément au cœur du plaisir que procure la conduite, selon l’étude "EDGE" réalisée par Castrol, dont les résultats ont été publiés le 26 août dernier et dont le nom reprend celui d’un des produits phare de la célèbre marque de lubrifiants. C’est Florence -la patronne- qui m’en a fait parvenir le PDF par email, accompagné d’un laconique "voilà qui devrait t’intéresser", que j’ai immédiatement interprété comme "ça ferait un bon sujet de chronique".
J’ai dans un premier temps pensé avoir affaire à une de ces enquêtes semblables à celles que j’avais pour habitude d’organiser pour différents constructeurs, reposant sur les déclarations d’interviewés recueillies lors d’interviews individuelles ou de groupe, lesquelles sont soigneusement analysées par des experts en sociologie et/ou psychologie. Si ce n’est que chez Castrol, dont les huiles sont pourtant destinées à des usages strictement mécaniques, on n’en prend pas moins le sujet du plaisir très au sérieux…
Ainsi ces gars-là n’ont-ils pas hésité à faire appel à une boite intitulée "Brainbox", "spécialiste de solutions intégrées et avancées pour la simulation et l'imagerie cérébrale non invasive", tel que le décrit son site web. Et plutôt que de leur filer des questionnaires à remplir, l’institut cardiffois à collé des électrodes sur le crâne des participants afin de suivre différents critères neurophysiologiques, comprenant notamment l’électroencéphalographe analysant l’activité "thêta frontale-médiane", la variation de fréquence cardiaque (VFC), la réponse électrodermale (RGP) mesurant la conductance de la peau ou encore le suivi oculaire permettant de déterminer si l’état d’éveil du sujet correspond à un état de "flow" ou à un balayage anxieux. Dans un vocabulaire qui ne stresse pas le correcteur grammatical de Word, il s’agissait de mesurer l’activité cérébrale de nos cobayes, ainsi que les variations de rythme cardiaque, l’abondance de la sudation et le nombre de clignements des yeux.
Avant que vous ne contactiez la Cour européenne des Droits de l’Homme à la vue des casques multiplexés donnant à nos malheureuses victimes un look évoquant le Pinhead de Hellraiser (les amateurs de films d’horreur comprendront), sachez que ces derniers une fois appareillés ont été successivement attachés dans les baquets d’un kart, d’un 4x4 évoluant sur terrain accidenté et d’une MacLaren Atura GT4, ainsi que de différentes autos de course, incluant notamment des Caterham Super Seven si j’en crois les photos fournies par Castrol. Et pendant que nos pilotes d’un jour s’en donnaient à cœur joie volant en mains, les savants fous en blouse blanche recueillaient en coulisse les données permettant d’identifier les fondements scientifiques du plaisir de conduite ainsi que les facteurs neurophysiologiques y contribuant, qu’il s’agisse de l’importance relative de la vitesse où des moments durant lesquels les individus observés atteignaient l’état de "flow" caractérisé par une immersion ainsi qu’une concentration optimales.
Leur principale conclusion ? "Le plaisir de conduire provient d’une immersion maîtrisée, et non de la vitesse."
Rassurez-vous, c’est tout de même au volant de la McLaren Artura GT4 que nos souris de laboratoire roulant ont manifesté non seulement le plus haut niveau d’excitation cérébrale et corporelle, mais aussi les signaux les plus marqués d’immersion cognitive et de maitrise physique, caractérisant précisément le "flow" précédemment mentionné. Concrètement, ça signifie que ceux-ci gardaient les yeux sur la trajectoire plus longtemps dans les virages, ne clignant qu’à 2,5 reprises par minute, soit 2 à 3 fois moins que le type en train de rédiger ces lignes et 6 à 8 fois moins qu’un humain standard au repos. S’y ajoutent une véritable profusion d’ondes cérébrales "thêta" dans la zone frontale du cerveau responsable de l’attention et de la prise de décision, signalant un état maximal de concentration, tout en conservant une activité alpha -même pas mâle- correspondant à un état d’alerte calme.
Si ce n’est qu’un schéma identique se répète dans le siège de karts beaucoup moins rapides que la McLaren, mais qui n’en demandent pas moins une attention de tous les instants, démontrant ainsi que nul n’est besoin de disposer d’une GT britannique surpuissante pour accéder aux plaisirs les plus intenses qu’autorise la conduite d’un engin motorisé à 4 roues. Ceux d’entre vous qui se sont déjà tiré la bourre à 40 ou 50 km/h dans le vacarme assourdissant de petits monocylindres 2 temps savent très bien ce à quoi il est fait allusion, alors que les autres feraient bien de s’y mettre. Voilà donc précisément ce qui permet à Brainbox de confirmer que ce n’est pas la vitesse qui constitue le facteur primordial du plaisir de conduite. A l’inverse, pour nombre de participants installés dans le baquet de droite de la McLaren, le plaisir cède le pas à la peur quand se déchainent les ondes cérébrales bêta rapides associées au stress et à l’anxiété, tandis que les thêta et Alpha respectivement liées à la concentration et un état d’alerte serein se font plus rares. Une démonstration de ce que -contrairement à une idée reçue- l’excitation accompagnant le plaisir n’est pas la même que celle de la peur, la surcharge cognitive qu’entraine cette dernière contrastant avec le calme et la concentration requis par le pilotage.
Loin de moi l’idée de contredire les experts de Brainbox, mais il me semble tout de même que si une vitesse objectivement élevée n’est pas indispensable pour éprouver du plaisir en voiture, la sensation de vitesse y joue un rôle prépondérant. Or de ce point de vue, un plancher motorisé sur quatre roues, totalement dépourvu de protection contre le vent et les intempéries est certainement beaucoup plus pourvoyeur que n’importe quelle automobile carrossée. Et voilà qui me permet d’établir un lien avec "253", titre de la chronique que j’ai publiée le 25 juillet de l’année dernière, dans laquelle j’expliquais que si je profite volontiers de performances de mon auto sur les portions libres l’autobahn, ce n’est pas tant parce que je suis pressé, mais parce que je veux profiter d’une conduite active qui exige de moi que je conserve un certain niveau d’attention et même de concentration.
Quoiqu’il en soit, à l’heure où les nouvelles en provenance de l’industrie automobile ne sont pas toujours des plus réjouissantes, on ne peut que saluer l’initiative d’un grand spécialiste des lubrifiants quand il décide de porter une attention toute scientifique à la relation la plus intime que certains d’entre nous entretiennent avec leur auto, à bord de laquelle ces derniers ressentent régulièrement ce plaisir qu’ils ne pourront désormais plus qualifier d’indicible.
Qu’il me soit néanmoins permis de rappeler aux amis de chez Castrol que la prochaine fois qu’ils mettront des gens dans le baquet d’un kart ou d’une McLaren, rien de leur interdit de penser à moi…
Hellraiser est sur la piste (Crédit: Castrol)
Le kartodrome de Curitiba, à côté d'un cimetière... (Crédit: oparana.com.br)
Pinhead ressent-il le plaisir de conduite ?
La prochaine fois qu'il faut piloter une McLaren de course, je veux bien faire le cobaye... (Crédit: McLaren)

