24/07/2026
Impact des véhicules électriques sur l’après-vente à 2035
Par Thomas Chieux - TCG Conseil – ICDP France
De la théorie d’un modèle de simulation à la réalité du marché norvégien.
La montée en puissance du véhicule électrique alimente depuis plusieurs années les interrogations sur l'avenir de l'après-vente automobile. Si la réduction des besoins de maintenance est largement admise, son impact réel sur l'activité des ateliers reste plus difficile à mesurer. Pour répondre à cette question, ICDP a développé un modèle de simulation appliqué à un marché théorique, baptisé ICDPLand, avant de confronter ses résultats à la réalité du marché norvégien, aujourd'hui le plus avancé d'Europe en matière d'électrification.
Le modèle s'appuie sur une dizaine de variables influençant directement l'activité après-vente : évolution des ventes et de la structure du parc en matière d’âge et de motorisation des véhicules, kilométrage annuel, fréquenwww.icdp.netce des pannes, intervalles d'entretien, prix des pièces et coût de la main d’œuvre, délais moyens d’intervention, comportement des automobilistes ou bien encore part des flottes dans les ventes et le parc. À l'horizon 2035, le parc d'ICDPLand vieillit sensiblement : la part des véhicules de plus de dix ans approche les 60%, tandis que celle des véhicules électriques atteint près de 30%, contre seulement 5 % en 2025.
Contrairement aux idées reçues, l'activité globale du marché de l’après-vente évolue relativement peu. Le volume total d'opérations reste quasiment stable entre 2025 et 2035. En valeur, corrigée de l'inflation générale, le marché progresse même légèrement, de près de 5%. Cette apparente stabilité masque cependant de profondes évolutions dans la nature des interventions.
La maintenance recule légèrement en valeur, sous l’influence négative des véhicules électriques, tandis que les réparations demeurent quasiment stables, la baisse attendue en nombre d’entrées en atelier étant compensée par la hausse en valeur par opération, due notamment à l’évolution technologique des véhicules. En revanche, le marché du pneumatique affiche une croissance particulièrement soutenue, avec une progression de près de 27% sur la période. Dans nos hypothèses, le poids et le couple supérieurs des véhicules électriques accélèrent en effet l'usure des pneumatiques.
L'analyse par âge du parc révèle des transformations encore plus marquées. Les opérations réalisées sur les véhicules de moins de cinq ans diminuent de 12% à l’horizon 2035, dans ce marché théorique, tandis que celles concernant les véhicules de neuf à douze ans reculent de 14%. À l'inverse, les interventions sur les véhicules de plus de douze ans progressent de 23%, confirmant que la croissance future de l'après-vente reposera essentiellement sur le parc le plus ancien, avec de fortes implications pour tous les acteurs du marché.
En conséquence, ces évolutions modifient également l'équilibre concurrentiel des acteurs de l’après-vente. Les réseaux de marque verraient leur part de marché en valeur en réparation-maintenance (y compris les pneumatiques) passer de 37% à 34% d'ici 2035, au profit des réparateurs indépendants et des chaînes spécialisées.
Les enseignements tirés du modèle trouvent un écho remarquable en Norvège. Avec 96% des ventes de véhicules particuliers réalisées en électrique en 2025 et un parc déjà composé de 34% de véhicules électriques, le pays constitue un véritable laboratoire pour les autres pays européens. L'analyse de plus de 100.000 ordres de réparation dans ce marché montre que les véhicules électriques génèrent une baisse de plus de 30% des heures de main-d'œuvre et de 50% du chiffre d'affaires des pièces détachées, comparé aux véhicules thermiques.
Les concessionnaires norvégiens soulignent toutefois que cette baisse s'est matérialisée plus tard que prévu. Pendant plusieurs années, les nombreux rappels et interventions sous garantie liés aux défauts de jeunesse des véhicules électriques – introduits rapidement dans ce marché ‘pilote’ - ont artificiellement soutenu l'activité des ateliers. Avec l'amélioration de la qualité des véhicules, cet effet protecteur a finalement disparu au cours des 18 derniers mois, obligeant désormais les réseaux de marque, en particulier, à repenser leur modèle économique. Les contrats d'entretien, une démarche CRM plus active, des stratégies de captation du parc ancien ou encore le développement de l'activité carrosserie figurent parmi les leviers déjà identifiés. Les distributeurs s'intéressent également à de nouveaux relais de croissance, tels que la cosmétique et l'embellissement automobile – prestations également connues sous les termes ‘detailing’ et ‘covering’ -, ainsi qu'aux centres de réparation / reconditionnement des batteries. Ces activités, encore émergentes, sont perçues comme des opportunités de générer du chiffre d'affaires additionnel dans un contexte de diminution des opérations traditionnelles de réparation et de maintenance.
L'une des principales leçons de l'expérience norvégienne réside toutefois dans la nécessité d'adopter une approche beaucoup plus proactive de la relation des clients en matière d’après-vente.
Dans un marché où les véhicules reviennent moins fréquemment à l'atelier, la qualité et l'exploitation des bases de données après-vente deviennent un enjeu stratégique. Les réparateurs doivent être capables d'identifier les clients, d'anticiper leurs besoins, de les solliciter au bon moment et de multiplier les occasions de contact afin de maintenir le trafic en atelier. Cette évolution concerne l'ensemble des acteurs de l'après-vente, les réseaux de marque certes, mais également les acteurs de l’IAM. Plus qu'une projection théorique, l'expérience norvégienne démontre avec dit-on 10 ans d’avance sur les autres marchés européens que la transition vers le véhicule électrique transforme durablement le modèle économique des ateliers.
Cependant, cette transition pourrait être plus rapide que prévue pour la majorité des marchés en Europe. Par exemple, les concessionnaires belges ressentent déjà l’impact de l’électrification… Les acteurs de l’après-vente doivent donc agir dès à présent sachant que, comme souvent, les entreprises qui résisteront le mieux seront celles qui s'adapteront le plus rapidement et seront capables d’identifier avec pertinence de nouveaux secteurs d’activité.

