26/02/2026
Le coup de la panne
Par Jean-Philippe Thery
Aujourd’hui, je vous parle de voitures en panne. Et de gens aussi…
Je suis tombé en panne récemment.
De retour d’une balade en bateau, j’ai dû affronter une condamnation centralisée refusant obstinément de déverrouiller les portières malgré mes appuis répétés sur la commande à distance. Autrement dit, le "plip" en lingua vulgaris, dont je n’ai pourtant mis que trois secondes à extraire la clef de secours mécanique. Rien de tel qu’une trentaine d’années dans l’industrie automobile, expérience que me fut particulièrement utile pour confirmer le diagnostic initial une fois à bord : plus de jus !
Comme ça se passait au Brésil, le proprio de la boutique d’à côté a appelé le mécano de la rue adjacente en renfort, lequel a débarqué en buggy avec une batterie gonflée à bloc, histoire de filer une "chupeta" à ma Chevrolet Onyx 1.0 Turbo de loc. Eh oui, ça se dit comme ça au Brésil, même si je vous déconseille fortement l’emploi non maitrisé d’un terme pouvant revêtir une signification interdite aux moins de 18 ans dans la bouche d’une jeune fille de bonne famille (ou pas). Quoiqu’il en soit, mon véhicule s’en est trouvé tout ragaillardi, et l’alternateur s’étant chargé du reste -et des accus- tout est rentré dans l’ordre en 20 minutes.
De panne, il en a précisément été question dernièrement sur certains médias en ligne. Pour ne citer que l’un deux -même si pas des meilleurs- spécialiste auto-proclamé en guides d’achat de produits technologiques : "Les voitures électriques tombent deux fois moins en panne que les modèles thermiques, et en plus elles sont plus faciles à réparer." Avant d’ajouter plus loin : "L’électrique est plus fiable, plus simple à réparer sur le bord de la route, et les chiffres sont sans appel", puis de pérorer : "L’électrique est en train de ridiculiser le thermique sur le terrain de la fiabilité pure."
Sans doute vais-je encore me faire "OK-boomeriser" sur les réseaux sociaux en pointant du curseur ces journalistes confondant l’oral et l’écrit, les mêmes qui balancent aussi les adjectifs de façon aléatoire. Si l’un de mes fidèles lecteurs a compris la signification de fiabilité "pure" -et celle de son pendant impur- je le remercie d’écrire à la rédaction qui transmettra. Dans l’attente, et après deux comprimés de Paracétamol, je vous propose de nous intéresser au fond de cette affaire.
Selon le cliché, on peut faire dire ce qu’on veut aux chiffres. Mais faisant partie de ceux considérant qu’on peut aussi les commenter sans les trahir, j’ai pour habitude de remonter à la source des données, quand je prétends commenter le texte qui les mentionne. Sauf qu’en l’espèce, rien à faire. J’ai eu beau associer l’intelligence artificielle à la mienne -enfin, je crois- il m’a été impossible de retrouver les "statistiques" produites par "The Automotive Association", auxquelles fait référence l’article précédemment cité. Tout au plus ai-je finalement mis la main sur un communiqué de presse succin, émanant de la vénérable compagnie d’assurance britannique fondée en 1905, mettant à disposition de ses huit millions d’adhérents un service de dépannage assuré par environ 3.000 techniciens.
On y découvre que dans une enquête coréalisée par l’AA et Autotrader -sinon introuvable, du moins introuvée par votre serviteur- 45% de plus de 2.000 répondants craignent la panne dans la perspective d’un passage à la motorisation électrique. Puis, le communiqué se réfère aux statistiques de l’AA pour affirmer que "les véhicules électriques ont plus de chances d'être réparés en bord de route que leurs homologues essence ou diesel", avec un taux de résolution de 88,9% pour les premières contre 87,5% pour les secondes. Différence qui de mon point de vue, ressemble sérieusement à l’épaisseur du trait statistique. Enfin, on apprend que "la batterie 12 volts d'une voiture à moteur thermique est plus souvent à l'origine d'une panne que la batterie d'une voiture électrique", phrase pour le moins sibylline susceptible de diverses exégèses, m’ayant néanmoins permis de vérifier que si Roberto et son buggy sont hors échantillon, ma récente aventure brésilienne est cohérente avec les chiffres de l’AA.
Quoiqu’il en soit, c’est plutôt léger et brouillon, et ça ne me paraît pas justifier un ramdam médiatique. D’autant plus que ceux qui s’y sont livrés ont un peu oublié de mentionner que la publication de l’AA s’inscrit dans le cadre de l’initiative intitulée "electric cars, the facts" promue -en dehors de ceux déjà cités- par des organismes tels que Charge UK, la SMMT (Society of Motor Manufacturers & Traders), ou "The Office of Zero Emission Vehicles". Non pas que la promotion de l’électrification puisse leur être reprochée, du moins tant qu’on ne nous fait pas passer des V6 pour des lanternes en diffusant ces messages sous couvert d’"études" ou de "statistiques" apparemment dépourvues d’intention. Surtout quand cette initiative-là qualifie de "fait" l’affirmation selon laquelle "les EV présentent moins de risque d’incendie que les thermiques", sans la pondérer par l’âge des parcs respectifs (sujet que j’ai abordé il y a un an et demi dans "L’EV brûle-t-il ?").
Mais heureusement, l’ADAC allemande pratique aussi le dépannage, y compris auprès de certains journalistes en mal de données. Et ce n’est pas moi qui leur reprocherais d’avoir étoffé leur papier avec le document publié en avril dernier par l’"Algemeiner Deutscher Automobil-Club", qui fait dans le sérieux avec un "PDF" de 18 pages couvertes de petits caractères, ainsi que de graphiques et tableaux. Surtout qu’en l’espèce, la rigueur méthodologique ne se mesure pas qu’au poids.
De fait, on peut d’autant plus faire confiance aux auteurs du fascicule qu’ils prennent le soin de comparer des Apfel avec des Apfel en circonscrivant leur base de calcul à des véhicules du même âge, soit 2 à 4 ans. Ce qui les habilite à écrire sans biais que "les voitures électriques détiennent l’avantage dans les statistiques liées aux pannes", puisque celles-ci présentent un taux d’intervention de 3,8 véhicules pour 1.000, contre 9,4 pour leurs homologues à combustion interne (soit un rapport de 2,5 pour 1). Les pinailleurs pourront toujours faire remarquer qu’il faudrait pondérer ces résultats en fonction du kilométrage parcouru, ce que j’ai dernièrement vu en la matière laisse à penser que si différence il y a, elle se traduit par une moyenne un peu supérieure pour les VE.
Alors réjouissons-nous, parce que même si les gens de l’ADAC prennent le soin de préciser qu’il est trop tôt pour conclure définitivement que les voitures électriques auraient moins tendance à tomber en panne que les thermiques, ça y ressemble tout de même fortement. Quoiqu’il en soit, on est en droit d’affirmer que les voitures électriques récentes sont fiables, et c’est une excellente nouvelle. En premier lieu pour les acheteurs potentiels, qui pourront de plus de référer aux résultats détaillés de nombreux modèle également publiés par l’ADAC. Mais aussi pour les constructeurs traditionnels – y compris européens- constituant l’essentiel de l’échantillon puisque les modèles chinois ne sont encore pas assez nombreux pour l’intégrer, seule Tesla y représentant les "startups", avec d’excellents résultats pour les modèles 3 et Y.
En revanche, ceux qui nous font véritablement le coup de la panne, ce sont ces commentateurs qui confondant analyse et slogan, ont cru devoir annoncer la victoire définitive de l’électrique face au thermique. D’abord en désignant la complexité des motorisations à carburant liquide comme source de tous les maux, alors que conformément aux données de l’AA, l’ADAC nous indique que cette bonne vieille batterie 12 volts constitue la première cause d’intervention, tant pour les thermiques (45%) que pour les électriques (50%). Ensuite, parce qu’au-delà des écarts entre les différents types d’énergie, nos voitures modernes démontrent dans leur ensemble une grande fiabilité, et que les résultats par modèles montrant d’importantes disparités peuvent changer la donne en fonction de ceux que l’on compare.
Mais surtout, les EV-angélistes semblent oublier que choisir sa voiture et l’énergie qui la propulse ne constitue que rarement un vote. Nul n’est en effet besoin de détester la voiture thermique pour se tourner vers l’électrique, dont il serait sans doute temps de promouvoir les avantages autrement que par des argumentaires systématiquement réactifs. Et la persistance Don Quichottienne dans cette logique de combat consistant davantage à convaincre les convaincus qu’à emporter de nouveaux suffrages, je répèterai ce que j’ai déjà écrit ici-même en formant le vœu que la promotion de la voiture électrique soit enfin rendue aux Chefs de Produit.
Même s’il me faut bien reconnaître que ce sera sans doute beaucoup plus difficile que de donner un coup de boost à une batterie 12 volts sur le littoral brésilien…
La Chevrolet Onyx brésilienne (Crédit: Chevrolet)
La batterie 12 volts, première cause de panne (Crédit: Filipograf)
Les électriques, plus fiables que les thermiques ! (Crédit: Alpine)
Sur les plages brésiliennes, c'est en buggy qu'on dépanne

