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30/04/2026

Am I talking to you ?

Par Jean-Philippe Thery

Am I talking to you ?
R11 Electronic. L'auto qui causait dans le poste (Crédit: Renault)

Aujourd’hui, je vous parle de machines auxquelles on parle. Ou pas.

Meet David.

David est un collègue. Et bien que nous ne bossions pas exactement sur les mêmes dossiers, nous posons régulièrement nos plateaux repas sur la même table à la cantoche, histoire d’échanger sur des sujets pour lesquels nous manifestons un intérêt commun. Comme vous l’imaginez, l’automobile en fait évidemment partie, même si David a aussi plein de choses nouvelles pour moi à raconter, puisqu’il était dans une vie antérieure essayeur pour des revues spécialisées. Pas d’engins qui roulent, mais de trucs censés téléphoner, même si téléphoner est sans doute aujourd’hui ce qu’on fait le moins avec ces objets-là. Ça fait de David un vrai geek, de ceux qui possèdent une connaissance wikipédique sur l’EGP (électronique grand public pour les sachants). Autant vous dire qu’en sa présence, je ne la ramène pas avec le bidule coréen milieu de gamme que je trimbale dans ma poche, même si je viens de le changer. 

C’est néanmoins par l’intermédiaire du dit dispositif que je suis récemment tombé sur un post publié par David. Il y était question du downsizing technologique subi par notre homme lors du déménagement qui l'emmena de Californie -dont il est originaire- jusqu’à Berlin. Non pas que les magasins d’électronique allemands ne soient pas approvisionnés des mêmes marchandises auxquelles il avait accès à Frisco -même si à un tarif probablement plus élevé- mais par choix. Contre toute attente, il a ainsi mis un terme à la relation cohabitante qu’il entretenait avec Alexia, assistante vocale qu’il ne tient visiblement pas en haute estime puisqu’il faut lui tenir un langage "assistant" sans doute pas très éloigné du genre de discours qu’on tient aux enfants. Mais aussi parce qu’il a décidé qu’il existait de meilleurs usages de ses cordes vocales que de discuter avec une machine. Une décision vraisemblablement irrévocable à laquelle même l’intégration des "Grands Modèles de Langage" -comme on les désigne dans la langue de Molière- ne changeront rien, quand bien même ils sont supposés imiter la parole humaine à la quasi-perfection.

Par une coïncidence étrange, tout ça s’est produit au moment-même où j’ai perdu l’usage de la voix. Rassurez-vous -même si certains s’en réjouiraient probablement- puisque je ne suis pas vraiment devenu muet. Mais comme les abonnements de services en ligne dont je bénéficiais à bord de ma petite auto sont arrivés à échéance, je me suis retrouvé dans l’incapacité d’indiquer oralement mes destinations au système de navigation. Une situation plus ennuyeuse que je ne l’aurais imaginée, alors que c’est en quelque sorte par défaut que je m’adressai vocalement à la machine. D’abord parce que le maniaque que je suis déteste les empreintes digitales grasses souillant les écrans tactiles, que je pourchasse du chiffon microfibres dument stocké dans le compartiment situé sous l’accoudoir central, voisinant avec le spray dont le fabricant veut me convaincre qu’il a été spécialement formulé pour les afficheurs automobiles. Mais aussi parce que le clavier virtuel réagit aléatoirement aux sollicitations effleurantes de mon index, auxquelles il répond soit par l’affichage en triple exemplaire de la lettre sollicitée, soit sans lettre du tout. Autant vous dire que si je tenais l’ingénieur responsable, je lui ferais copier cent fois "je ne concevrai plus d’interface inutilisables par le client final" par l’intermédiaire du machin en question. 

Voilà pourquoi j’ai pris l’habitude d’énoncer à voix haute le nom des lieux où je souhaite me rendre, dans l’intimité de mon habitacle. Ce qui constitue également pour moi une façon de pratiquer l’allemand, expérience ô combien satisfaisante pour mon égo linguistique quand l’adresse énoncée s’affiche sans faute -ni trace de doigt- mais aussi profondément déprimante quand le résultat n’a pas le moindre rapport avec l’endroit recherché. Le "grand modèle de langage" du GPS me fait ainsi naviguer en permanence en dissonance cognitive, entre l’impression trompeuse d’être un véritable crac dans la langue de Goethe et celle de ne pas toucher ma bille. Heureusement que pour préserver mon auto-estime, je peux compter sur l’application d’accompagnement (" companion app" dirait David) hébergée par mon bidule coréen, permettant de programmer la nav à distance pendant que la douce moitié met une touche finale à son make-up à l’horaire initialement prévu pour chauffer la route. 

"OK Boomer" m’objecteront sans doute les jeunes d’entre vous, en admettant qu’ils me lisent. C’est que je suis d’une époque à laquelle nous avions cru atteindre le sommet de la technologie quand ce sont les voitures qui commencèrent à nous causer. Ça remonte aux calandres grecques avec l’illustre Renault 11 "Electronic", interprétation gauloise mais bien réelle de la Pontiac Firebird Transam qui tenait la vedette dans la Série "K2000", et dont le synthétiseur de parole se contentait de distiller ses messages d’alerte par un petit haut-parleur dédié situé dans la planche de bord, à propos de trucs qui ne se produisaient à peu près jamais. Le gadget produisait néanmoins toujours son petit effet une bonne décennie plus tard, lorsque parti en weekend avec les amis Jo et Eric à bord d’une Laguna Nevada que j’avais empruntée au Parc Produit, nous nous aperçûmes que celle-ci parlait couramment le Dante. On a évidemment passé le reste du voyage à provoquer de fausses alertes pour l’entendre nous dire d’une voix synthétique des trucs comme : "Attenzione, porta posteriore destra aperta.".

Il n’y avait donc que sur petit écran très cathodique que Michael Knight échangeait couramment avec K2000, ordinateur de bord super puissant de la Pontiac répondant au petit nom de « Kitt », alors que nous n’imaginions pas donner d’ordres à nos objets dans la vie réelle. Et en admettant que c’eut été possible, je me serais sans doute mal vu beugler soudainement « baisse la température à 19,5 degrés » alors que la séance de bécotage avec la passagère auprès de laquelle je me candidatais au poste de petit ami devenait franchement torride. 
Il se dit pourtant dans les milieux autorisés que la commande vocale serait la « next big thing » de l’automobile. Peut-être parce qu’après avoir enfoui pendant des années certaines fonctions essentielles dans les sous-sous-sous-menus des systèmes d’infodivertissement au détriment de l’ergonomie et de la sécurité, les constructeurs n’ont pas envie d’assumer les coûts de la réintégration des commandes physiques sur les planches de bord & consoles. A moins qu’il ne me faille admettre que parler aux machines deviendra bientôt la norme, et que je ferais bien de m’y mettre sérieusement si je ne veux pas être déconnecté. Mais n’ayant pas d’ado en stock à domicile pour me permettre d’identifier les tendances, je n’ai pu vérifier si cette espèce-là avait déjà pour habitude de causer avec son portable. 
En ce qui me concerne, et même si la passagère du siège de droite d’aujourd’hui n’attend plus forcément de son chauffeur -sans jeu de mot- les mêmes élans fougueux d’autrefois, je suis resté très tactile. C’est pourquoi je néglige régulièrement les touches en plastoc pourtant favorablement situées sur le volant pour régler le volume de la sono, auxquelles je préfère la molette en aluminium émergeant en façade de la planche de bord. En dehors de la qualité perçue du matériau, j’apprécie la sensation délicieusement crantée que me procure sa rotation. Et bien qu’il me faille délocaliser la main droite pour l’atteindre, je ne suis pas certain que je serais plus efficace à l’oral si en plus de sommer le système de monter le son, il me fallait de surcroît lui expliquer de combien.
Ce que me semblent néanmoins démontrer le post de David autant qu’une certaine résistance de ma part à converser avec les ordinateurs de bord, c’est que l’émergence accélérée de nouvelles technologies nous obligera sans doute de plus en plus souvent à l’arbitrage entre l’attrait de la nouveauté et ce qui nous convient véritablement. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’apparaissent de nouvelles possibilités que nous serons nécessairement disposés à les adopter, même si je me garderai bien d’affirmer quoi que ce soit s’agissant de parler aux autos.
Quoiqu’il en soit, il me faudra en parler à David la prochaine fois qu’on cassera la dalle ensemble à la cantoche.

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Par Jean-Philippe Thery

Jean-Philippe Thery est consultant et chroniqueur pour Autoactu.com. Chaque jeudi, il propose une chronique décalée qui rebondit sur l’actualité et le... voir plus

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