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23/04/2026

Boulogne, on a un problème

Par Jean-Philippe Thery

Boulogne, on a un problème
Espace 1: ex-fan des eighties (Crédit: Renault)

Aujourd’hui, je vous parle d’un problème d’Espace vital…

J’avais 15 ans quand l’Espace a été lancé

Autant vous dire qu’à l’époque, l’engin avait à peu près tout pour me déplaire. Ma conception de l’automobile idéale ressemblait alors à l’exact contraire de la camionnette des familles, avec 3 portes maxi, une ceinture de caisse au plus proche de l’asphalte, un habitacle dans lequel on se laissait tomber derrière un volant trois branches à jante épaisse, le tout éventuellement coiffé d’un toit amovible. En d’autres termes, je me fichais comme de mon premier bulletin scolaire des sept places et de la modularité des sièges, ou de trucs comme l’habitabilité et le volume de coffre. Avec 10 ans d’avance, je rédigeais plutôt le cahier des charges de la Lotus Elise que l’ado de 35 ans allait louer deux décennies plus tard pour fêter son anniv. 

Ayant rejoint entre temps celle qu’on qualifiait encore d’"ex-régie", je me gardais soigneusement d’exprimer mon opinion sur l’Espace, lequel constituait l’essentiel de la flotte des voitures de fonction des cadres IIIC. Des gens qui trimballaient une famille le weekend avec toute la logistique qui va avec, alors que je jouissais du sentiment de liberté absolue que me procurait la Yamaha 600 XJ-N sur les petites routes de Normandie, les samedis ou dimanches ensoleillés. Pendant que les pères de famille en goguette s’arrêtaient en bord de route pour nettoyer le 4 heures restitué par le petit dernier sur la sellerie cuir, je me faisais mon plan "arsouille, octane et Rock ‘n Roll", histoire d’oublier la suite Microsoft qui m’attendait dès le lundi. Et si la pub se demandait "si le vrai luxe, c’était l’Espace", j’avais déjà résolu que le mien résidait dans les grands espaces du 78, du 27 et du 76.

Ne comptez pas non plus sur moi pour vous conter de conviviales virées entre potes à bord de l’expression ultime de la "voiture à vivre", pas plus que des pique-niques sur siège pivotant devant la table proposée en accessoire chez Renault Boutique. Résidant alors au plus bas de l’échelle sociale de la Direction du Produit, je n’avais en effet guère le choix des modèles du parc que j’empruntais certains weekends. Pour les juniors de mon rang, c’était plutôt "Nevada" en 21 puis Laguna, par référence au 7e état des US par la taille dont le Comité Appellation avait un jour décidé qu’il représentait le sommet de la coolitude pour le break des paternels prolifiques. Et si je mesurai le privilège de disposer ainsi d’une voiture neuve hors de portée de mes émoluments, je n’avais pour autant pas plus envie d’être aperçu au volant d’un station wagon à la française que du minivan des "soccer moms".

Ce qui ne signifie évidemment pas que je ne l’ai jamais conduit -ou conduite puisque le genre de l’Espace restera à jamais pour moi un mystère orthographique- même si les fichiers correspondant à des trajets sans doute peu mémorables ont disparu de mon disque dur encéphalique. Mis à part l’étrange épisode nocturne survenu avant même que je n’intègre l’industrie automobile, qui m’a vu effectuer plusieurs tours du circuit du Castellet entre 25 et 35 km/h afin d’éclairer la route d’une bande de cyclistes participant à je ne sais plus quelle épreuve. Finalement, mon souvenir le plus marquant du modèle est pour le moins statique, puisqu’il s’agit du "clinic-test" que j’ai organisé en Italie pour le J66, correspondant à la 3e génération de l’engin. Ne me demandez pas pour autant de vous en dévoiler des résultats dont je ne me remémore absolument pas. En revanche, je me rappelle très bien l’exemplaire de présérie sommairement camouflé effectuant des essais d’"endurance embouteillage" que j’avais croisé sur l’A13, en revenant de l’opération dont on m’avait pourtant expliqué qu’elle était frappée du sceau de l’hyper-confidentialité.

Et puis je me suis un jour offert le livre de Serge Bellu qui lui était consacré. Certes, il s’agissait d’un achat d’opportunité à un tarif promotionnel dans l’une de ces solderies à bouquin qu’on a vu fleurir dans les nineties. Il n’empêche : cet acte inattendu de ma part n’en constituait pas moins une forme d’aveu implicite, comme une reconnaissance de l’intelligence conceptuelle de l’auto. Non seulement l’Espace avait donné naissance à un nouveau segment, mais il avait surtout été décliné dans une version plus accessible avec le Scénic, que j’ai également eu l’occasion de "clinic-tester" de façon répétée. Et puis, à force d’étudier les clients plutôt que l’objet, l’adulte en moi avait fini par admettre l’existence d’autres formes d’automobiles que les jouets motorisés auxquels je rêvais étaient sans doute tout aussi dignes d’intérêt. Pour autant, parce que j’avais aussi compris qu’on ne prolonge pas les courbes au double-décimètre pour anticiper les tendances, je n’ai jamais adhéré au discours de ceux qui prophétisaient la fin de la berline traditionnelle, au motif que l’Espace aurait éliminé toute forme de "vanité automobile".

On a au contraire tous assisté par la suite -et j’ai même modestement participé- à l’émergence de celui qui finirait par avoir la peau du monovolume. Lorsque que je sévissais chez Nissan en tant que Chef de Gamme 4x4 -une appellation qu’on osait alors encore – l’Espace représentait le principal véhicule de provenance du Pathfinder, soit environ un sur cinq. Les propriétaires du grand monovolume en phase de renouvellement constituaient d’ailleurs la cible récurrente de nos "mailings" pas encore électroniques, à l’époque où les offres de reprise mirobolantes sur papier glacé atterrissaient dans les boites aux lettres. Et ça marchait puisque le modèle était devenu un habitué des parcs de véhicules d’occase de nos concessionnaires.

Il faut dire qu’après une vingtaine d’années, alors que la 4e génération pointait le bout de son capot losangé, les premiers exemplaires de l’Espace empruntaient le chemin qu’avait suivi avant eux le break Peugeot 504 dans sa version "familiale", du garage des tribus versaillaises à l’autoroute du soleil en période estivale. Et si le concept n’était pas encore aussi fatigué que certains des exemplaires qui mettaient le cap vers le sud pour ne plus revenir, il ne commençait pas moins à s’éroder. L’ex-star des "jeunes familles actives" qui préféraient les captain chairs au sofa du salon, et les aventures en plein air à la télévision, commençait à devenir planplan sous les coups de butoir répétés des SUV.

De quoi filer le blues à Monsieur Père-de-famille-nombreuse qui aspirait à mieux que l’image ringarde qu’il avait conscience de véhiculer, quand, régulateur de vitesse calé à 136 km/h sur l’autoroute, il trimballait la marmaille vers une énième session d’accrobranche. Notre homme se prenait alors à rêver d’expéditions plus excitantes, dont les extensions d’aile en plastoc noire et les pneus cramponnés de véhicules plus aventureux semblaient lui fournir l’évocation satisfaisante. D’autant plus qu’avec un peu de chance et la pluie des jours précédents, les 550 mètres d’accès au parc de loisir seraient suffisamment boueux pour justifier le recours aux "4WD". Pendant que l’électronique ferait son œuvre en répartissant le couple moteur aux extrémités afin de compenser les pertes de motricité, papa expliqueraient fièrement à ses rejetons ébahis pourquoi ils se baladaient dans un engin conçu pour traverser le continent africain. 

"Boulogne, nous avons un problème", s’est-on alors entendu dire au siège du constructeur. Mais comment répliquer sans singer la concurrence qui reprenait elle-même à son compte les bénéfices de l’architecture haute propre à l’Espace, né d’une époque à laquelle les familiales s’assumaient sans make-up pseudo-baroudeur ? La génération 5 tenta bien d’y remédier, avec un design plus recherché et une qualité perçue qui se voulait plus haut de gamme. Las, les moins de 100.000 exemplaires vendus eurent raison d’un monogramme dont la 6e itération finit par se rendre à la raison du SUV sans même chercher à cacher ses origines "Austral", modèle dont il emprunte à peu près tout. Et lorsque fut présenté le plan FutuREady en mars dernier, l’Espace avait disparu du plan produit de la marque.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes que l’Espace tire sa révérence au moment où le SUV, progressivement descendu des hauteurs où le perchait une génétique 4x4 de plus en plus diluée, se crossoverise, voir se berlinise. Et pour ainsi dire… s’Espacise. Chacun jugera alors si l’on doit reprocher à son constructeur de n’avoir pas su lui assurer une descendance, ou le féliciter d’avoir réussi à le maintenir plus de 40 ans. Quoiqu’il en soit, je vous propose de jeter un petit coup d’œil à la gamme actuelle de Renault, au sein de laquelle vous distinguerez certaines Renault 4 et 5. Qui nous dit alors que dans une vingtaine d’années ou moins, l’Espace ne reviendra pas, sous les acclamations de ceux qui salueront le retour d’une icône ?

Si ça se produit, je serai alors en droit de sortir de ma retraite pour reprendre le clavier et de proclamer : "Je vous l’avais bien dit".

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Par Jean-Philippe Thery

Jean-Philippe Thery est consultant et chroniqueur pour Autoactu.com. Chaque jeudi, il propose une chronique décalée qui rebondit sur l’actualité et le... voir plus

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