18/09/2026
Débat relancé sur la "réindustrialisation", accusée de soutenir "l'industrie d'hier"
Par Agence de presse AFP
(AFP) - Ministre contre Prix Nobel : Sébastien Martin, en charge des sujets industriels au gouvernement, a pris la plume mercredi pour défendre la volonté de "réindustrialiser le pays", en réponse à l'économiste Jean Tirole qui a récemment regretté qu'"on continue à investir dans l'industrie d'hier".
"Le débat qui gonfle depuis quelques jours est inquiétant après 10 ans de lutte pour réindustrialiser le pays", a écrit le ministre délégué à
l'Industrie Sébastien Martin sur ses réseaux sociaux, dans une "réponse à Jean Tirole" où il estime que "prendre de haut cette stratégie, c'est mépriser les Français, ses ouvriers et dirigeants".
Le 10 septembre, Jean Tirole qui a reçu le prix Nobel d'économie en 2014 pour son "analyse de la puissance de marché et de la régulation", appelait sur BFMTV à ce "qu'on arrête de se focaliser sur la réindustrialisation".
"Mid tech"
Tout en reconnaissant un "problème social qui est important, avec des personnes qui perdent leur emploi", il déplorait qu'"on se concentre" et qu'"on continue à le faire avec la loi d'accélération industrielle de l'Europe, mais aussi en France, (...) à investir dans l'industrie d'hier".
M. Tirole regrettait qu'on ait "investi en Europe essentiellement dans ce qu'on appelle le 'mid tech', des entreprises qui ne sont pas tellement technologiques", citant l'exemple de l'industrie automobile, aujourd'hui "moribonde".
Ce, alors que "l'argent va se créer dans des domaines comme l'IA et les biotech".
"Evidemment qu'il faut investir dans la recherche et les technologies de demain", a répondu Sébastien Martin jeudi. "Mais croire que cela suffit à faire une politique industrielle, c'est se tromper de sujet. Cela ne marchera pas sans usines".
Comme ses prédécesseurs, Emmanuel Macron s'est efforcé depuis son arrivée au pouvoir en 2017 de lutter contre le mouvement de désindustrialisation à l'oeuvre en France comme en Europe depuis les années 1970.
Il a encore récemment jugé que la réindustrialisation était la "mère de toutes les batailles" alors que la place du secteur manufacturier dans l'économie française est tombée autour des 10% du PIB en 2025.
L'Etat a déployé des investissements conséquents pour soutenir le secteur, aussi bien des acteurs historiques que des jeunes pousses désireuses d'industrialiser des innovations jugées de rupture.
Net ralentissement
Mais certains dossiers ont connu des échecs retentissants, comme le fabricant de protéines et d'engrais à base d'insectes Ynsect, et la dynamique d'ensemble connaît un net ralentissement depuis 2025, pénalisée par la hausse des prix de l'énergie et par une concurrence internationale accrue.
L'industrie européenne souffre notamment de la comparaison avec l'industrie chinoise, largement subventionnée et accusée de concurrence déloyale dans plusieurs secteurs.
Cet essoufflement prête "le flanc à la critique", avait commenté mardi Olivier Lluansi, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) et bon connaisseur du secteur, interrogé sur la prise de position de Jean Tirole.
M. Lluansi estime pour sa part que le soutien à l'industrie, qui devrait devenir un "projet de société", n'est pas allé assez loin.
"Des choses ont été faites mais elles sont insuffisantes", a-t-il plaidé en marge de la présentation d'un collectif voulant oeuvrer pour la "renaissance industrielle" de la France.
Ce collectif d'économistes, industriels ou syndicalistes estime que l'Europe n'a "pas d'autre solution que de mener ce combat" sans lequel la France risque de se trouver "sous le joug de puissances qui détiennent des matières" critiques, "ou des services numériques".
"Depuis quelques années, la nécessité de reconstruire des capacités industrielles fait largement consensus", écrivait début septembre sur LinkedIn Anaïs Voy-Gillis, chercheuse associée à l'IAE de Poitiers en commentaire d'une étude du Capgemini Research Institute sur la réindustrialisation.
Mais en Europe, les entreprises se tournent plutôt vers le "friendshoring", la production dans des pays partenaires moins éloignés que la Chine, comme la Turquie ou le Maroc, en raison des prix de l'énergie élevés, du coût du travail, de la croissance "modeste de la productivité", et d'"exigences réglementaires complexes et fragmentées", disait Capgemini.

