19/02/2026
iLight
Par Jean-Philippe Thery
Aujourd’hui, je vous parle de lumière intérieure. En attendant mieux…
J’ai toujours eu dans l’idée que la langue italienne bénéficiait d’un avantage inéquitable.
Il n’y a en effet que chez nos voisins d’outre-Alpes que la parole rend terriblement désirable un objet a priori banal, et qu’on puisse baptiser une automobile "quatre portes" sans que ça paraisse le moins du monde ridicule. C’est même tellement sexy que dans mes rêves les plus fous, certaine actrice transalpine dont je tairai le nom me susurre à l’oreille "Maserati Quattroporte" plusieurs fois d’affilée. Et si j’avais la chance de la posséder (la voiture, évidemment), je m’arrangerais pour qu’on me demande régulièrement en quoi je roule, non sans avoir pris au préalable des cours intensifs dans la langue de Dante, histoire de répondre avec une prononciation irréprochable et l’emphase musicale qui la caractérise.
Dans le même registre, imaginez une Peugeot Lumière ou une Mercedes Licht et vous serez bien obligé d’admettre que ça ne le fait pas. En revanche, une Ferrari "Luce" correctement prononcée (autrement dit "Loutché"), ça paraît relever du génie, celui de la lampe évidemment. Et ça tombe bien puisque c’est précisément à cette appellation-là que la Maison de Maranello a chargé -c’est le cas de le dire- de représenter son tout premier Véhicule Electrique à Batterie qui est aussi le deuxième à 4 portes.
Une première incursion dans le full électrique après une douzaine d’année dans le "fuel/électrique" pour le constructeur, La "LaFerrari" ayant été en 2013 son premier véhicule hybride, avant que les SF Stradale puis 296 et dérivés ne lui emboitent la jante. Alors, comme le dit le Tout-Puissant en ouverture de la Genèse et Fiat avec la Lux, que la lumière soit ! Et penchons-nous donc sur le reveal qu’a organisé Ferrari le 9 février dernier.
Ne vous attendez pourtant à aucun commentaire utile à propos du petit nom de la nouvelle venue dans le communiqué de presse publié à cette occasion. Une dénomination auto-explicative qui aurait pu nous épargner une logorrhée atteignant des sommets dans l’art de ne rien dire en un maximum de mots, nous expliquant par exemple que "Luce est plus qu’un nom. C’est une vision. Quand Ferrari parle de Luce, il ne s’agit pas de définir une technologie, mais une philosophie." Ou encore : "Cette nouvelle stratégie de dénomination reflète la façon dont la Ferrari Luce marque un ajout significatif à la gamme du Cheval cabré, incarnant l'expression harmonieuse de la tradition et de l'innovation." Au lecteur fidèle qui me lit régulièrement, je demande de boycotter cette chronique le jour où je me mettrai à écrire comme ça…
Alors laissons tout ça de côté, d’autant plus que ce qui compte vraiment dans la Luce, c’est sa lumière intérieure. C’est en tout cas ce qu’on a voulu mettre en exergue -ou en highlight - du côté de Milano où siège la Direction Marketing de la marca, qui a choisi de nous teaser en direct de l’habitacle. Une stratégie qui me paraît revêtir tout son sens pour la Luce, arborant l’écusson d’un constructeur dont le fondateur aurait un jour déclaré qu’il offrait le reste de la voiture à des clients ayant acheté le moteur. L’anecdote relève très certainement de la légende, mais nous rappelle qu’il va être difficile d’exciter les tiffosi avec des rotors et stators, ou de l’électronique de puissance, et qu’il fallait bien commencer quelque part. Et si le design extérieur aurait pu s’y coller, sans doute a-t-on jugé en interne que c’était trop convenu.
J’ignore s’il faut invoquer le courage ou le sens de l’humour, mais toujours est-il que pour le lancement de leur première auto dans la catégorie des "smartphones sur roues", les responsables de la marque au cavallino rampante on fait appel à d’anciens d’Apple. Exit donc Maranello au profit de San Francisco et du "Collectif Lovefrom", fondé en 2019 par le Britannique John Ive, dont le CV mentionne qu’il passa 27 ans au sein de la marque à la pomme avec un titre de "Chief Design Officer" en guise de bâton de Maréchal. Pour justifier l’intitulé et le seconder, ce dernier a débauché l’Australien Marc Newson qui était son bras droit à l’époque de la pomme croquée. Peut-être les "têtes de pétrole" que ces recrutements-là ne manqueront pas d’inquiéter seront-ils rassurés d’apprendre que Marc passe une partie de son temps libre au volant de "vieilleries", au rang desquelles figurent une Bugatti Type 51, des Ferrari 250GT et 857S, deux Lamborghini Miura ou encore une Aston-Martin DB4. Même si on évitera de leur rappeler le concept-car Ford 021C que celui-ci avait commis pour le Salon de Tokyo 1999.
Sans surprise, on trouve donc des iPhones partout dans la Luce. Sans être expert en la matière puisque je me fournis chez les Coréens pour mes machines à scroller, il me semble que c’est la 4e génération du célèbre téléphone intelligent ainsi que celles dotées de flancs plats qui suivirent (les 13e, 14e et 15e) qui ont servi d’inspiration. Ainsi, la platine instrumentation, la tablette située en milieu de planche et la console centrale adoptent-elles le caractéristique design parallélépipédique aux angle arrondis, alors que le logo de la marque lui-même a été "iPhonisé", son format d’origine se prêtant il est vrai à ce genre de traitement.
Si vous imaginez des écrans tactiles chargés d’icônes à profusion, vous vous fourrez le doigt dans l’œil, en particulier celui qui appuie sur les boutons. Parce que la Luce dispose d’un intérieur avec de vrais interrupteurs dedans, pas juste pour vous éviter de plonger dans les sous-menus défilants pour régler la clim ou débrancher le siège chauffant, mais aussi comme un véritable manifeste. En faveur de la praticité autant qu’en hommage à la tradition, comme en témoignent des compteurs tout ronds affichant aiguilles et graduations -même si vraisemblablement projetés sur un écran TFT-, comme on en faisait à l’époque des 308 GTB/GTS et BB512. C’est cousu de fil blanc surpiqué, mais pour sa première machine à électrons, Ferrari cherche visiblement à rassurer avec un habitacle plus vintage que celui de ses supercars à motorisation thermique, et dont on peut s’attendre à ce qu’il provoque un certain nombre de "dommage qu’elle n’ait pas un V12" sur les réseaux sociaux.
Le tout est mis en scène sous forme d’exposition virtuelle, me rappelant le contenu de mes boites de maquettes où s’agrippent des pièces plastique sur des grappes. L’intérieur n’y est jamais montré dans son entièreté mais au-travers de sous-ensembles, révélant des composants habituellement cachés comme différents supports dont l’aspect évoque l’aluminium, ou le squelette du volant coulé dans le même matériau. Présenté sur un support intégrant le bloc instrumentation, ce dernier n’est pas sans rappeler ceux qu’utilisent les gamers, qui ne manqueront pas de "piloter" la bestiole si elle était disponible dans les garages de Gran Turismo ou Forza. Des visuels particulièrement léchés visant ostensiblement à transmettre une impression de qualité perçue, bien loin de l’époque où la marque puisait dans la banque d’organes en plastoc de Fiat pour équiper l’intérieur de modèles ayant paradoxalement inspiré celui de la Luce.
En résumé, la Luce dispose d’un chouette nom et d’un intérieur s’inspirant largement d’un passé recomposé. Mais le plus dur reste à accomplir puisqu’il lui faudra convaincre que même dépourvue d’une huitaine ou douzaine de cylindres, elle peut être reconnue comme une vraie Ferrari. Or les rares modèles à batteries qui semblent délivrer un certain plaisir de conduite sportif -Hyundai Ioniq 5 N et Alpine A390 si j’en crois mes lectures- appliquent à leur dynamique la même recette employée par son constructeur pour le cockpit de la Luce, en singeant les codes du thermique. Avec une transmission virtuelle équipée de rapports fictifs dans les deux cas, et une bande son imitant les accords de Beau de Rochas s’agissant de la coréenne.
Mais quelque chose me dit que si elle doit véritablement entretenir la flamme, la Luce devra sans doute proposer autre chose…
Chez Ferrari, on iPhone bien les chevaux (Crédit: Ferrari)
La 308. L'inspiratrice ? (Crédit: Ferrari)
Le nouveau volant des gamers? (Crédit: Ferrari)
De vrais interrupteurs qu'on peut appuyer dessus (Crédit: Ferrari)
La Ford 021C ou la Granny Smith version auto (Crédit: TaurusEmerald)

