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30/07/2026

Life’s a beach (car)

Par Jean-Philippe Thery

Life’s a beach (car)
Et si le vrai luxe c'était une jolie Jolly ?

Aujourd’hui, je vous emmène à la plage. En voiture, évidemment.

Ku’damm.

Ainsi les Berlinois surnomment-ils le Kurfürstendamm, équivalent local des Champs-Elysées, lequel doit son nom aux "Kurfürsten", princes électeurs de Brandebourg. De nobles gens qui empruntaient la chaussée (damm) construite par Joachim II Hector en 1542, afin de rallier du château princier le relais de chasse situé dans la Grunewald, forêt verte baptisée avec un manque cruel d’imagination. Près de 500 ans plus tard, on y trouve côté trottoir Chanel, Vuitton, Cartier, Tiffany, Gucci, Bulgari et j’en passe, alors que défilent sur la chaussée les Ferrari, Lambo, McLaren, Porsche et autres modèles du genre qu’on sort de préférence le samedi, afin de s’assurer une audience fournie. Que Berlin n’affiche pas la santé économique du sud de l’Allemagne n’empêche en effet pas certains de s’y livrer au show-off tant visuel qu’auditif, à grands coups d’accélérateur aussi vains qu’agressifs. Et si certaines de ces autos méritent assurément le coup d’œil, c’est à la dérobée qu’on les observe histoire de ne point trop flatter l’ego déplacé de leur chauffeur.

Si l’auto la plus cool qu’il m’a été donné de voir sur la belle avenue attirait volontiers l’attention des passants avec sa carrosserie ouverte à tous les vents, un monogramme chromé à consonnance transalpine et l’inimitable sonorité de sa mécanique située à l’arrière, celle-ci relevait pourtant d’une toute autre école de pensée. J’ai vainement essayé de la mettre en boite afin d’en garder un souvenir en pixels, mais j’étais moi-même au volant, et son chauffeur plutôt habile a profité de l’agilité de l’engin pour m’échapper, disparaissant dans le trafic. Inutile de vous triturer les méninges puisque vous n’en devinerez pas le modèle, et mettons donc fin à ce suspense inutile : faisant preuve d’un indéniable bon goût, notre homme roulait en Fiat 500 Jolly.

Je fais évidemment allusion au modèle original, celui qui tomba des chaines de l’usine de Mirafiori de 1957 à 1975, mais dans une version pour le moins inhabituelle. Modifié par la prestigieuse Carrozzeria Ghia dans son atelier turinois, la petite Fiat subissait l’ablation du toit et des portières, ces dernières étant remplacée par un cordon pour le moins symbolique, retenu à chaque extrémité par un mousqueton. Quant à l’intérieur, les sièges d’origines y cédaient leur place assise à d’adorables petits fauteuils en rotin. Objet d’une commande spéciale de Gianni Agnelli en personne, le patron de Fiat s’en servant comme annexe de son yacht lors des escales, la Jolly intégra par la suite le portfolio de la marque, même si avec environ 400 exemplaires produits jusqu’à son arrêt en 1966, elle ne provoqua pas de cohue chez les concessionnaires de la marque. Il faut dire que l’objet coûtait le double d’une 500 standard, et que le marché des voitures de plage est pour le moins confidentiel. Ajoutons encore que la 600 et le Multipla contemporain furent également "enjollyvés", bien que de manière plus confidentielle.

On n’oubliera pas non plus de mentionner que la 4CV de Renault eut droit au même traitement, celle-ci pouvait se targuer de la plus grande exclusivité avec une cinquantaine d’unités, dont une vingtaine subsisterait de nos jours. Toujours est-il qu’ainsi transformée, la "puce de la Régie" se montre encore plus craquante, tout en offrant une polyvalence supérieure avec un habitacle aux cotes un peu moins étriquées ainsi qu’une mécanique plus puissante. Quant à la palette de couleurs acidulées comportant notamment un vert d’eau, un bleu presque Cyan et un rouge corail, je me demande dans quelle mesure elle n’aurait pas inspiré les teintes de la toute première Twingo. Toujours est-il que celles-ci contribuaient à donner à la 4CV Jolly l’apparence d’un bonbon motorisé. 

Alors que nous ne sommes plus qu’à quelques encablures du mois d’août, rien de plus logique que d’évoquer les voitures de plage, catégorie dont je me demande si elle n’incarne pas le vrai luxe automobile, puisque destinée à un usage aussi désinvolte que saisonnier, même si les Lambo se font tout de même rares sur le Ku’damm quand "winter’s coming". C’est pour cela que sa définition stricto sensu me semble devoir exclure les cabriolets -pourtant légion dans les stations balnéaires- qui bénéficient de nos jours d’une capote doublée quand ce n’est pas carrément d’un toit dur rétractable, leur épargnant l’hibernation durant les longs mois moches. En comparaison, le charmant baldaquin au tissu rayé à l’apparence "kitchounette" ne protège guère que de certains rayons solaires.

Eu égard à l’usage limité qu’offrent les voitures de plage, il est d’autant plus surprenant que certains constructeurs aient choisi de les produire à la chaine. Ce qui leur épargnait la coûteuse transformation qui faisait passer les Jolly du statut de modeste populaire à celui d’objet exclusif, laquelle n’est pas sans rappeler ces luxueuses automobiles d’avant-guerre dont on achetait le châssis nu avant de les faire habiller par de prestigieuses maisons de "tôle-couture". Il faut dire qu’un modèle comme la Mini Moke était à l’origine conçu pour un usage militaire, auquel elle ne répondit jamais véritablement dans son pays d’origine en raison d’une garde au sol réduite et d’une mécanique trop anémique. Et si les armées brésilienne et israélienne choisirent d’en acquérir quelques exemplaires de production australienne mieux motorisés, c’est plutôt sur le port de Saint-Tropez qu’on imagine voire défiler la petite anglaise en tenue légère.

Citroën nous donne pourtant l’occasion de pousser un "cocorico" retentissant, puisqu’avec 145.000 exemplaires, la Méhari réalisa peu ou prou le triple des ventes de l’Austin, ainsi que le double de celles de la Renault Rodéo qui s’en inspira. Là encore, c’est une vocation militaire qui présida au contenu du Cahier des charges, pas tant parce que nos soldats aiment à peaufiner leur hâle en mission -quoique- mais parce que le minimalisme permet d’alléger aussi bien la carrosserie que les coûts de production. La Citroën en plastoc eut donc droit au service actif au sein de l’armée française, même si la grande majorité d’entre elles mena une vie moins belliqueuse, son image étant d’ailleurs volontiers associée aux babas cool qui l’adoptèrent en occasion. Pour revenir à la Rodéo, celle-ci réussit tout de même à séduire 60.000 acheteurs, ce qui reste tout à fait honorable. Un score de très loin supérieur à celui de la sympathique Sinpar qui reprenait elle aussi la base de la Quatre, mais sur un schéma identique à celui des Jolly, puisque résultant d’une transformation. Une rareté qui a valu à un exemplaire de 1981 d’atteindre plus de 26.000 euros lors d’une vente aux enchères il y a deux ans.

Il est évidemment impossible pour moi de parler voiture de plage sans mentionner les buggies que j’ai connus au Brésil. Ou plutôt les "Bugre" comme on dit là-bas, puisque la dénomination d’une des officines produisant ces sympathiques engins sur base de Fusca (appellation locale de la Coccinelle) devint antonomase pour désigner l’ensemble de la catégorie. Ces engins rustiques peuvent se targuer de constituer la frange pure et dure du segment, puisque contrairement aux modèles huppés évoqués précédemment, dont les frêles pneumatiques préfèrent l’asphalte des stations balnéaires, les Bugre sont conçus pour rouler dans le sable. Nombre d’entre eux bénéficient d’ailleurs d’une autorisation spéciale pour emmener les touristes dans les dunes, qui pourront choisir de les parcourir en passager avec ou sans "emoção".

Il existe même au sein des voitures de plage une catégorie purement professionnelle avec de drôles de monospaces et utilitaires cabriolets qui font office de taxi dans les rues de Naples. Dans la capitale de la Campanie, c’est un certain Giovanni Vernagallo qui s’occupe d’effectuer cette curieuse opération de chirurgie automobile pas vraiment esthétique sur les bases de Citroën C4 Picasso, Opel Zafira ou Fiat Scudo, pour ne citer qu’une partie d’entre eux. Des engins qui perpétuent une tradition déjà ancienne, même si les berlines d’antan constituaient indubitablement de meilleures plateformes pour ce genre de mutation. Il se dit d’ailleurs que ce sont eux qui ont inspiré il Signore Agnelli pour la réalisation de la Jolly, ce qui explique sans doute pourquoi Giovanni Vernagallo réalise également la réplique de cette dernière sur commande.

A bien y réfléchir, je crois que les voitures de plage ne sont pas aussi frivoles que ce que j’ai pu l’expliquer dans les lignes qui ont précédé. D’abord parce que l’usage auquel sont consacrées un certain nombre d’entre elle ne relèvent pas purement du loisir. Mais surtout parce que ces autos-là provoquent immanquablement le sourire, tant de ceux qui les utilisent que des passants qui les croisent. Comme une façon de nous rappeler que si la "life" est parfois une b*tch (sorry), elle comporte aussi ses moments "beach", et pas que car. En cela, elles représentent probablement pour l’automobile en général ce que constituent les périodes de vacances par rapport au reste de l’année. Des vacances que je vous souhaite excellente si vous ne les avez pas encore prises.

En ce qui me concerne, et comme j’ai prévu de rester à Berlin le mois prochain, je profiterai des samedis d’août pour aller flâner sur le Ku’Damm. Avec un peu de chance, j’y croiserai peut-être une certaine petite Fiat au milieu des Lambo…, dans l’espoir d’y croiser une certaine auto.

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Par Jean-Philippe Thery

Jean-Philippe Thery est consultant et chroniqueur pour Autoactu.com. Chaque jeudi, il propose une chronique décalée qui rebondit sur l’actualité et le... voir plus

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