23/07/2026
Travaux manuels
Par Jean-Philippe Thery
Aujourd’hui je prends mon pied. De la main droite…
On a tous été punis.
Ne me demandez pas pourquoi, je ne m’en souviens pas. Ce dont je me rappelle, c’est que la classe entière d’Education Manuelle et Technique avait été condamnée à réaliser un dessin technique en 2D avec projections orthogonales. Et comme le sujet était libre, obsédé que j’étais déjà par la locomotion motorisée, j’avais portraitisé un petit camion-citerne très fifties avec sa cabine rondouillarde, ses deux phares ronds encadrant une calandre apparente et son pare-brise plat en deux parties. Apparemment plutôt réussi, il remporta un certain succès auprès de mes camarades auxquels je me gardais pourtant bien d’avouer à quel point j’avais pris du plaisir à le réaliser, histoire de ne pas passer pour le fayot de service.
J’aimais d’ailleurs bien l’EMT, terminologie désuète s’il en est puisque née en 1975, elle ne résista pas à la fin des années 80. Je me souviens y avoir confectionné des crêpes plutôt ratées et plein d’objets divers et variés plutôt réussis, dont un étui à Kleenex en bois et une boite à crayons en carton que j’ai conservée pendant des années. Mais l’exercice de nos facultés "techniques" faisait parfois dans le hors sujet, comme le jour où nous avions perché sur un muret la mob du prof, un gars pourtant sympa qui avait bien du mérite à tenter d’instruire une bande de boutonneux pas vraiment motivés. Il faut dire qu’à l’instar de la musique dont l’horaire n’était pas relégué au samedi matin par hasard, l’EMT constituait une matière à faible coef. Si ce n’est que la jeune enseignante responsable de mettre le solfège à notre portée remportait un certain succès auprès de la composante masculine de notre classe en raison d’un physique des plus avantageux.
J’ai d’ailleurs un peu honte en songeant à ce jour d’été particulièrement chaud au cours duquel je lui avais demandé d’écrire plus haut sur le tableau au prétexte de mieux voir, alors qu’il s’agissait surtout d’observer le déhanchement auquel l’obligeait la manœuvre, lequel nous mettait en émoi en raison de la tenue légère qu’elle portait alors. Rétrospectivement, je plains la malheureuse à qui incombait la charge d’enseigner Vivaldi à de jeunes mâles frustrés au printemps de leur existence…
S’il y a longtemps que j’ai quitté l’adolescence -quoique- les motifs de frustration n’ont pas disparu pour autant même s’ils ont fort heureusement évolué. Ainsi arrive-t-il au manuel contrarié en moi, que le destin et un certain déterminisme social ont destiné aux professions dites "intellectuelles", de songer qu’il aurait fait en d’autres vies un horloger ou un ébéniste tout à fait acceptable. Sans doute le thérapeute que je n’ai jamais consulté n’expliquerait-il pas autrement cette drôle de manie qui est la mienne d’accumuler des bagnoles en plastoc à l’échelle et à monter. Et nul doute que notre homme aurait également son mot à dire sur le fait que je passe plus de temps à la contempler qu’à véritablement les construire, quand je me borne à constater que coller du polystyrène et collectionner des boites constituent deux hobbies distincts.
Tout ça pour vous dire qu’après la semaine irlandaise au cours de laquelle je me suis efforcé de changer des vitesses à l’envers sans paraître trop gauche (Cf. "De l’autre côté du rétro"), j’ai récemment remis le couvert, cette fois du bon côté. Et c’est à Charles VII qui a définitivement bouté les Rosbifs hors de Normandie en 1450 que je dois d’avoir roulé en "Left Hand Drive", comme on dit de l’autre côté de la Manche des autos dont le manche émerge à la droite du conducteur. C’est donc entre Caen, le Mont St Michel et Granville -sans oublier un léger détour en Bretagne- que j’ai changé de rapports plusieurs milliers de fois, en empruntant principalement le réseau secondaire de "B-roads" comme les désignent ceux d’en face jamais à cours de raccourci linguistique, quand bien même s’agit-il d’allonger un trajet pour prolonger le fun.
Et grâce à mon ami Christophe qui me l’a prêtée, c’est au volant d’une des meilleures voitures du monde que j’ai arpenté l’asphalte des hommes du nord, ou "Normanz" en vieux français : Meet Mazda MX5 en version NC, autrement dit la troisième génération du célèbre roadster japonais, produit de 2005 à 2015. Un modèle que j’avais testé l’année de son lancement à l’occasion d’un échange concurrence avec Nissan France où je sévissais alors, et qui avait échu au célibataire de service pour le weekend puisque les camarades du Marketing avaient tous des familles à trimballer. "On part à Bruxelles", m’avait aussitôt dit l’ami Thomas que j’avais convoqué pour l’occasion, en voyant les lettres "EEC" de la plaque minéralogique. Nous en étions revenus ravis mais cramés, ayant respecté la promesse que nous nous étions faites de rouler ouvert d’un bout à l’autre.
Moteur 2.0L en position centrale avant développant 160 chevaux, propulsion, capote en toile manœuvrable en 5 secondes à la main, poids contenu à 1.080 kg… que demande le peuple ? Ah si : une boite manuelle, surtout quand celle-ci dispose d’une des meilleures commandes au monde. Parce qu’à Hiroshima où sont conçues les Mazda, il existe des spécialistes en transmission qui mériteraient d’accoler sur leur carte de visite le titre de magicien à celui d’ingénieur, capables qu’ils sont de traduire en équations la sensation proprement jouissive que procure la manipulation d’un levier. Surtout quand celui-ci est aussi court que ses débattements, précis à l’engagement, et qu’il offre très exactement ce qu’il convient de résistance à l’effort. Des gars qui déjeunent régulièrement à la cantoche avec leurs collègues de l’embrayage et du pédalier, avec lesquels ils s’assurent que tout ça fonctionne en harmonie.
Par leur faute, j’ai manipulé le bidule à l’excès tout au long de ces kilomètres très bucoliques. Combien de fois en effet aurais-je pu "enrouler sur le couple" plutôt que de rétrograder ? Dans le même registre, étais-je véritablement obligé de tomber les rapports un à un jusqu’à la seconde au moindre feu tricolore ou gendarme couché ? Sans oublier le petit coup de gaz qui va bien, effectué prestement de la droite du mocassin pendant que le côté gauche s’efforçait de maintenir une pression constante sur les freins. Une manip totalement inutile avec une boite synchronisée, mais qui fait un bien fou quand tout est parfaitement… synchronisé.
C’est qu’en automobile comme ailleurs, le plaisir est parfois proportionnel à la complexité. Et sans doute le psy virtuel déjà mentionné serait-il capable de s’étendre longuement sur l’étrange jubilation qui saisit les plus retors d’entre nous, s’agissant d’associer de façon parfaitement illogique trois pédales à deux pieds, en même temps qu’un volant de direction doublé d’un levier de vitesses à deux mains. Bien qu’elle ne fasse que peu de cas de ces subtilités mécaniques, nul n’a cependant été besoin d’expert à ma compagne du baquet de droite pour comprendre que je vivais là un "moment". Qu’elle soit ici remerciée de m’avoir laissé rouler à découvert (i.e. sans capote) alors que les remous venteux lui solidifiaient les cheveux et que le soleil de Normandie -ça existe- dardait ses rayons sur sa blanche peau.
Mais la science finit pourtant toujours par nous rattraper. J’y avais d’ailleurs fait allusion dans le récit de notre périple irlandais, en évoquant les bénéfices cérébraux que procure l’utilisation de la main non dominante, même si les conclusions que j’en tirai sur la conduite d’une automobile au volant droitier relevaient de déductions très personnelles. Cette fois-ci pourtant, c’est une étude des plus sérieuses qui vient étayer mon propos, dans laquelle le professeur Ryuta Kawashima et son équipe de l’université de Tohoku au Japon nous révèlent que la conduite d’une automobile à transmission manuelle stimule davantage qu’une automatique le cortex préfrontal, où sont gérées la mémoire et la prise de décision. Parce que gérer simultanément embrayage, commande de boite et accélérateur -ou frein- exigent une sollicitation cognitive constante s’apparentant à un exercice mental quotidien.
Autrement dit, conduire avec une boite "méca" retarde le vieillissement. A l’heure où les pouvoirs publics distribuent de généreux bonus pour l’acquisition de certains types d’automobile, on pourrait s’attendre à ce qu’ils voient dans les conclusions de cette recherche des raisons de stimuler pécuniairement l’achat d’une auto pourvue d’un "stick". Un vœu (de) pieu qui n’est évidemment pas près d’être exaucé, même si les économies que la mesure ne manquerait pas de susciter à terme pour notre système de santé justifieraient sans doute qu’il soit pris au sérieux.
Quoiqu’il en soit, l’EMT a depuis longtemps été remplacée par des cours de "technologie" dont il semblerait qu’ils n’ont plus grand-chose de manuel. Quant aux boites mécaniques, elles vivent indubitablement leurs dernières années malgré tout le bien qu’elles nous font, même si les dirigeant de Mazda font de la résistance ayant confirmé que la cinquième génération de MX5 à venir en sera encore pourvue. Pour le reste, je me suis laissé dire que c’est désormais l’IA qui se charge de réaliser les punitions collectives.
Dis ChatGPT, tu me dessines un camion-citerne ?
J'ai demandé à l'IA de réaliser ma punition d'il y a 40 ans.. Pas mal non ?
Que ce soit en LHD ou LHD, l'une des meilleures commandes de boite au monde (Crédit: Mazda)
Grâce à Charles VII, on roule du bon côté en Normandie
Et vous, vous avez aussi réalisé une boite à crayon en EMT ? (Crédit: edisaxe.com)

