29/01/2026
Caramelo
Par Jean-Philippe Thery
Pour la chronique d’aujourd’hui, je me mets en quatre…pattes ! Et sur quatre roues aussi, bien sûr.
La première fois que Nico a débarqué à notre domicile carioca, c’était une petite boule de poils marron tremblante.
Tout aussi apeuré que son compagnon d’infortune, blotti dans les bras de ma chère et tendre. A l’époque, celle qui œuvrait ponctuellement comme volontaire au kiosque d’adoption situé devant la station de métro Flamengo avait pour habitude de rapporter chez nous une paire de chiots en quête d’une famille d’accueil. Après un bain plus qu’indispensable et quelques nourritures améliorant sérieusement l’ordinaire, les petites créatures repartaient rassasiées, parfumées de l’odeur du savon et présentant une apparence qui améliorait sérieusement leurs chances d’être adoptées.
Mais pour une raison que la raison n’ignore pas tout à fait, Nico resta avec nous plus que de coutume, et nous l’emmenâmes le soir-même chez l’ami chez qui nous avions convenu de dîner. Bien que prévenu qu’un pique-assiette se joindrait à la partie, Lucas était cependant loin de se douter que l’invité mystère se baladerait au ras du sol de son appartement durant toute la soirée, ayant déjà gagné en assurance depuis le matin. Et surtout, il n’imaginait pas que celui-ci finirait par y élire domicile, même si nous ne l’avions évidemment pas emmené avec nous sans de secondes intentions. Bref, Lucas a adopté Nico, lequel est depuis devenu une vedette d’Instagram (@nicorjdog) avec pas loin de 19.000 followers et même plusieurs sponsors, au rang desquels une marque d’articles pour toutous branchés et un fabricant de nourriture à base d’ingrédients naturels.
Au Brésil, Nico constitue le représentant type de ce qu’on appelle communément un "caramelo", en référence à la couleur dominante des chiens errants. Un phénomène qu’explique très bien la génétique, puisque les SRD (pour "Sans Race Définie") se reproduisent librement en combinant les caractéristiques qu’on retrouve chez la grande majorité d’entre eux : Une taille moyenne, la tête arrondie et une aptitude à la vie en groupe. Et bien sûr, la fameuse couleur caramel, issue de l’association de l’eumélanine -le pigment noir dominant chez les chiens- et de la phéomélanine, pigment rouge minoritaire. Ne m’en demandez pas plus, puisque qu’avec ce paragraphe, j’ai déjà largement dépassé mon seuil de compétence en biologie des ienchs.
Si je vous raconte tout ça, c’est que General Motors do Brasil a récemment rendu un hommage de couleur vibrant(e) aux "caramelo", à l’occasion de la sortie du film du même nom réalisé par Diego de Freitas pour le compte de Netflix, mettant évidemment l’un d’entre eux en scène comme vedette. Pour ce faire, le constructeur a fait appel aux fans de la plateforme de streaming, enjoignant ceux d’entre eux qui possédaient un caramelo à faire parvenir sur WhatsApp une photo de leur petit compagnon, dont la somme a permis de constituer une palette participative de 22.918 tons de caramel correspondant évidemment au nombre de réponses. Un échantillon à partir duquel a été composée une teinte unique représentant au mieux la couleur typique des caramelos brésiliens, laquelle fut appliquée sur la carrosserie d’un Chevrolet Tracker. Mis aux enchères le 31 octobre dernier, le SUV compact a permis de récolter un peu plus de 40.000 euros (soit 12.500 euros de plus que le modèle d’origine) reversés au profit de l’Institut "Caramelo", lequel s’est donné pour mission depuis 2015 de sauver des chiens et chats en situation de détresse et de leur trouver un foyer.
Mais ce n’est pas la première fois que le monde automobile brésilien s’intéresse à ces chiens-là, puisqu’en 2020, l’un de ses représentants a été adopté par le concessionnaire Hyundai de la ville de Serra dans l’Etat d’Espirito Santo. Accueilli sur place par le propriétaire qui ne voulut pas le laisser repartir une fois l’orage passé, celui qui fut rapidement baptisé "Tucson Prime" gagna non seulement un foyer, mais aussi le badge d’identification portant le titre nouvellement acquis de "cãosultor de vendas", avec jeu de mot en (Tucson) prime, puisque "cão" signifie chien en portugais. Mais aussi une notoriété inattendue avec là encore un compte sur Instagram, lequel totalise à ce jour pas moins de de 220.000 followers, et qui eut les honneurs du vice-Président de Hyundai Brasil sous la forme d’une publication LinkedIn exclusive. Sans oublier de nouveaux clients pour la concession, désireux de signer le contrat d’acquisition de leur nouvelle voiture avec ce vendeur pas tout à fait comme les autres.
Evidemment, les grincheux de service crieront dans les deux cas au marketing des bons sentiments. Mais il n’en reste pas moins que tout ça parle forcément au tiers des propriétaires de 55 millions de chiens de compagnie brésiliens qui ont choisi un caramelo, particulièrement à ceux d’entre eux qui achètent une voiture neuve. Chevrolet ne s’est d’ailleurs pas contenté d’une action symbolique puisque quelques jours seulement après avoir communiqué sur le Tracker Caramelo, la marque annonçait que son service connecté Onstar pouvait désormais être actionné au Brésil en cas d’urgence impliquant un animal de compagnie. Une initiative qui trouve tout son sens dans un pays où 46% des foyers en sont "équipés" (soit une hausse de 44% entre 2013 et 2019) permettant également de contrôler l’air conditionné à distance quand Médor ou Minet doivent rester à bord.
Au-delà d’opérations à visée commerciale, la mise en avant de ces chiens errants autrefois méprisés me paraît d’ailleurs significative d’une profonde évolution des mentalités au sein de la la société brésilienne. C’est que ceux qu’on appelle communément "vira-lata", terme à l’origine guère plus flatteur que notre "bâtard" national et désignant ceux qui -littéralement- "fouillent les conserves" est symptomatique d’un renversement de valeur salutaire, s’appuyant sur la disparition progressive d’un certain sentiment d’infériorité. Apparue sous la plume de l’écrivain Nelson Rodrigues lors de la traumatisante défaite du Brésil face à l’Uruguay lors de la finale de la coupe du monde de football, l’expression "complexe du vira-lata" a très vite évolué pour désigner le sentiment que ressentent (ou ressentaient) certains Brésiliens lorsqu’ils se comparent à ce qu’ils désignent sans doute à tort comme le "premier monde". Mais la croissance qu’à connu leur pays lors des dernières années, tant économique qu’au plan de son influence culturelle et le "soft-power" dont il bénéficie aujourd’hui sur la scène internationale autorisent les Brésiliens à revendiquer une fierté dont ils ne auraient sans doute jamais dû se départir, n’en déplaise au Chancelier Allemand Merz, qui a tenu des propos pour le moins malheureux à propos de Belém, où s’est récemment tenue la 30ème édition de la COP.
En effet, le caramelo et ceux qui l’ont érigé en véritable symbole national partagent probablement les mêmes qualités de résilience, mélange d’intelligence, de flexibilité et d’adaptation dans un contexte où il s’agit souvent de survivre. Une métaphore qui nous rappelle que pour nombre de Brésiliens, la vie n’est guère facile malgré les clichés paradisiaques auxquels le pays est volontiers associé. On est donc très loin des évocations élitistes associant les univers canin et automobile en Europe, entre concours d’élégance voyant défiler les belles accompagnées de bichons apprêtés ou breaks de chasse dont la plupart ne verront jamais le moindre poil de chien, mais qui usent de ces derniers comme justification à leur peu noble carrosserie utilitaire. Equivalent huppé du Chevrolet Tracker Caramelo, on évoquera aussi la Rolls-Royce Spectre commandée par un couple d’Américains et révélée quelques jours auparavant, dont la couleur et les aménagements intérieurs rendent hommage à leur Golden Retriever Bailey.
Ne comptez cependant pas sur moi pour commenter je ne sais quelle lutte des classes entre bêtes de race et caramelos, d’autant plus que quelle que soit leur origine et condition, nos petits amis à quatre pattes me paraissent partager pour la plupart le même goût pour les voyages en automobile. Si l’on exclut le risque toujours présent que ceux-ci aboutissent chez le véto ou le toiletteur, les trajets motorisés constituent en effet la promesse d’une destination intéressante ou l’opportunité de découvrir un nouvel endroit à explorer.
C’est en tout cas le souvenir que je garde de Nico à l’époque où il m’arrivait de le faire grimper à bord, ce qu’il faisait toujours avec enthousiasme. Mais aussi un état d’esprit dont certains bipèdes feraient sans doute bien de se rappeler…
Les ienchs aiment les voitures... (Crédit: Chevrolet do Brasil)
Nico, ou la vie de chien à Rio (Crédit: Instagram @nicorjdog)
Tucson Prime, employé chez Hyundai (Crédit: Instagram @tucson_prime)
Rolls Royce Spectre "Bailey", voiture du Golden Retriever (Crédit: BMW Group)

